Dublin ne peut plus traiter l’unité irlandaise comme une aspiration lointaine

L’auteur est un éditeur contributeur de FT

La force réside dans le symbolisme. Les édifices parlementaires de Stormont étaient la citadelle du syndicalisme protestant. Les élections de ce mois-ci ont laissé le républicain Sinn Féin dominer l’assemblée d’Irlande du Nord. Le malaise va bien au-delà du syndicalisme. La montée du parti qui a servi de voix politique à l’IRA défie également l’ordre ancien dans le sud.

Lorsque le gouvernement de Dublin a renoncé à sa revendication territoriale sur l’Irlande du Nord dans le cadre de l’accord du Vendredi Saint de 1998, l’objectif était de rassurer ceux dont l’allégeance était au Royaume-Uni. L’unification de l’île d’Irlande n’aurait lieu qu’avec le consentement de la majorité (alors unioniste) des six comtés du nord. En contrepartie, l’accord prévoyait le partage du pouvoir à Stormont, une frontière nord-sud ouverte et une voix pour Dublin dans les affaires de la province.

Autant cette réécriture de la constitution d’Eamon de Valera de 1937 était présentée comme une concession au syndicalisme, autant elle s’est avérée correspondre à l’humeur de l’époque dans le sud. La République avait tourné le dos à la politique fermée, conservatrice et étouffante catholique de son chef politique le plus vénéré. Personne ne le dirait à haute voix, mais le statu quo convenait à Dublin.

C’était une période faste pour le « tigre celtique ». La croissance économique de l’Irlande s’est accompagnée d’une émancipation sociale, qui a desserré l’emprise de l’Église. La nouvelle place de la République en tant qu’État européen moderne l’a libérée de siècles d’auto-définition comme anti-britannique.

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Le contraste avec le nord, en retard économique et marqué par des décennies de violence sectaire, était saisissant. Autant l’unité était un article de foi, autant les visiteurs de Dublin étaient assurés au plus haut niveau que personne n’était très pressé.

L’ambition était confortablement assise à l’horizon lointain. Pour adapter saint Augustin, « S’il vous plaît, rendez-nous entiers, mais pas encore tout à fait ». L’unification passerait naturellement par l’intégration économique et l’osmose politique. Les affaires cimenteraient une nouvelle relation. La disparition éventuelle de la frontière serait à peine remarquée.

Le temps, cependant, semble maintenant être pressé de façon inopportune. Le succès du Sinn Féin à Stormont a été égalé par sa nouvelle force dans la République. Depuis le siècle qui s’est écoulé depuis la partition, le pouvoir de la République appartient au Fianna Fáil et au Fine Gael. Actuellement, ils gouvernent en coalition. Mais la marque de populisme de gauche du Sinn Féin lui a donné une forte avance dans les sondages d’opinion. Pour une nouvelle génération pressée par la hausse du coût de la vie et une grave pénurie de logements, l’époque où le Sinn Féin représentait l’urne placée aux côtés de l’Armalite de l’IRA appartient à l’histoire ancienne.

Pour être clair, rien de tout cela ne veut dire que l’unité irlandaise est soudainement au coin de la rue. Le succès du Sinn Féin à Stormont doit davantage à un éclatement du syndicalisme provoqué par le dur Brexit de Boris Johnson qu’à un changement d’humeur populaire vers l’unité. De même, l’érosion constante de la démographie de la majorité protestante dans les six comtés ne s’est pas encore traduite par une montée du nationalisme. L’autre grand vainqueur des élections était le parti non sectaire de l’Alliance. Pour l’instant, beaucoup de catholiques semblent satisfaits du statu quo.

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L’Accord du Vendredi Saint a mis fin à la plupart des violences, mais il n’a pas pansé les plaies. Le veto actuel du parti unioniste démocrate sur la création d’un nouvel exécutif de Stormont pour protester contre les accords commerciaux de la province après le Brexit avec l’UE témoigne d’une crainte persistante de trahison par les gouvernements de Westminster. Johnson promet de déchirer le soi-disant protocole d’Irlande du Nord, mais pour le Premier ministre, il s’agit d’une question d’opportunisme politique, calculée pour apaiser les fondamentalistes du Brexit de son parti, plutôt que d’une mesure d’engagement envers l’union.

Malgré toutes ces complications et mises en garde, la dynamique politique a changé de manière irrévocable. L’establishment politique de Dublin ne peut plus traiter une Irlande unie comme une aspiration lointaine. L’avancée du Sinn Féin remet une question sans réponse au cœur de la politique irlandaise : à quoi ressemblerait une Irlande unie ?

Personne ne semble savoir. Les électeurs de la République disent qu’ils soutiendraient l’unification par une marge non négligeable. Mais les mêmes sondages d’opinion indiquent également qu’un tel soutien est fondé sur l’idée que rien ne changerait grand-chose. La frontière disparaîtrait mais la vie continuerait comme avant.

Sauf que ça ne pouvait pas. Au-delà des coûts (l’Irlande du Nord dépend d’une subvention annuelle de 12 milliards de livres sterling du Royaume-Uni), le nouvel État comprendrait un million de personnes s’identifiant comme britanniques. L’unité imaginée par les nationalistes purs et durs – une courte victoire référendaire dans le Nord célébrée comme une victoire du nationalisme par le Sud – inviterait le retour dans une Irlande unie des ressentiments et du sectarisme qui ont tant défiguré le Nord. Pour fonctionner, le nouvel État aurait besoin d’une nouvelle constitution. Peut-être une structure fédérale avec un nouveau drapeau et un hymne pour reconnaître la légitimité du syndicalisme ?

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Il y a sans doute des réponses à toutes ces questions. Mais les trouver exigera un respect mutuel et un consensus intercommunautaire. Il ne s’agit pas d’un processus à presser pour répondre aux exigences impulsives de la politique quotidienne. Il y a un siècle, la cause nationaliste en Irlande pouvait être simplement décrite : mettre fin à la domination britannique. Il doit maintenant trouver un accueil aux syndicalistes.

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