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Le pouvoir des smartphones à manipuler les émotions et à déclencher des réflexes expliqué

by Amélie Bernard

Publié le 12 octobre 2024 à 06:23:00. L’omniprésence des smartphones, et leur capacité à susciter une dépendance, inquiète de plus en plus. Face à cette réalité, plusieurs pays envisagent ou ont déjà mis en place des restrictions en milieu scolaire, tandis que des experts décryptent les mécanismes subtils qui nous lient à ces appareils.

  • L’utilisation croissante des téléphones, notamment chez les jeunes, est une source de préoccupation mondiale.
  • Les smartphones sont conçus pour créer un lien émotionnel avec leurs utilisateurs, en exploitant des faiblesses sensorielles et psychologiques.
  • Des fonctionnalités initialement développées pour d’autres usages, comme la géolocalisation ou les alertes vibrantes, contribuent à renforcer cette dépendance.

La fréquence et la durée d’utilisation quotidienne des téléphones continuent d’augmenter, en particulier chez les jeunes générations. Cette situation a conduit à des décisions récentes, comme l’interdiction des téléphones dans les écoles au Canada, aux États-Unis et dans d’autres pays, souligne Stephen Monteiro.

Si les réseaux sociaux, les jeux, le streaming et les chatbots d’intelligence artificielle contribuent à capter notre attention, il est essentiel d’examiner également les téléphones eux-mêmes pour comprendre l’ensemble du phénomène. Selon Stephen Monteiro, auteur de l’ouvrage Needy Media : How Tech Gets Personal, nos téléphones – et plus récemment nos montres connectées – sont devenus des entités quasi-vivantes dans nos vies. Ces appareils sont capables d’établir un lien avec nous en reconnaissant notre présence et en réagissant à notre corps.

Dotés d’un éventail croissant de fonctionnalités techniques ciblant nos vulnérabilités sensorielles et psychologiques, les smartphones créent des liens rassurants qui nous incitent à les utiliser de manière compulsive. Les signaux émotionnels intégrés à ces objets et interfaces suggèrent qu’ils nécessitent notre attention, alors qu’en réalité, ils collectent nos données.

Une présence réactive

La reconnaissance faciale, la géolocalisation, les écrans tactiles, les vibrations, les alertes sonores et la détection audio et de mouvement jouent tous un rôle dans l’attraction de notre attention et la réponse à nos actions. Pris individuellement, ces éléments ne créent peut-être pas un attachement émotionnel fort, mais collectivement, ils confèrent au téléphone une présence unique, intime, sensible et connaissante dans notre quotidien.

Prenons l’exemple des systèmes de déverrouillage par reconnaissance faciale. Pratique pour un accès rapide, un smartphone s’allume et se déverrouille d’un simple regard lorsqu’il détecte un visage familier. Lors du lancement de Face ID en 2017, Apple affirmait :

« Face ID apprend votre visage. Il apprend qui vous êtes. »

Apple

Cette affirmation implique une connexion plus profonde entre l’utilisateur et l’appareil, comparable à celle que nous entretenons avec les personnes que nous connaissons.

Les alertes vibratoires et sonores nous rendent très sensibles au moindre mouvement ou son de l'appareil.

Certains appareils ont même réutilisé des gestes de la main – traditionnellement associés à l’amitié – pour déclencher l’appareil photo. La géolocalisation, quant à elle, transforme les signaux réseau en un point sur une carte, que nous percevons comme notre propre position, tout comme nous pouvons visualiser la position de nos amis.

Vibrations fantômes

Les signaux sensoriels jouent un rôle crucial dans cette dynamique. Les écrans tactiles permettent à l’interface du téléphone de réagir subtilement, par exemple en illuminant les bords ou en simulant un effet élastique, pour imiter la souplesse de la peau. Les alertes vibratoires et sonores nous rendent extrêmement sensibles au moindre mouvement ou son émis par l’appareil, ce qui peut conduire à des phénomènes tels que le syndrome de vibration fantôme, où nous imaginons que l’appareil requiert notre attention alors qu’il n’en est rien.

La détection audio et de mouvement permet à l’appareil de réagir presque instantanément, comme lorsqu’il diminue le volume de la sonnerie lors d’un appel entrant lorsque nous le saisissons.

Racines et origines

La plupart de ces fonctionnalités ont été développées il y a plusieurs décennies pour d’autres usages. Le GPS, par exemple, a été créé par l’armée américaine au début des années 1970, avant d’être adopté par les randonneurs et les marins pour la navigation et la localisation. Les alertes vibrantes sont apparues à la fin des années 1970 avec les téléavertisseurs, utilisés par les professionnels – personnel hospitalier, vendeurs itinérants – pour être avertis d’un appel important.

Enfants jouant avec le jouet Tamagotchi au Dream Toys 2006

Les alertes sonores se sont généralisées avec les Tamagotchi et autres animaux de compagnie numériques des années 1990. Ces jouets sont particulièrement importants pour comprendre la dépendance psychologique actuelle aux appareils portables. Il n’est pas surprenant que ces jeux aient été interdits dans de nombreuses écoles en raison de leur capacité à perturber les cours et à distraire les élèves.

Suivi aveugle

Les téléphones sont devenus un élément essentiel de notre identité et de notre comportement. Mais la question de la confidentialité de nos actions et de nos données personnelles est également préoccupante. Les capteurs continuent de détecter et de mesurer les sons, les mouvements et la proximité.

Il existe un risque que notre dépendance s’intensifie à mesure que les téléphones apprennent des choses sur nous qui, jusqu’à récemment, étaient interdites.

Notre dépendance risque de s’intensifier à mesure que les téléphones en apprennent davantage sur nous, y compris sur des aspects de notre vie qui étaient autrefois considérés comme privés. Le suivi du sommeil en est un exemple : la détection audio et de mouvement permet à l’appareil de collecter des données biométriques via les applications de santé et de bien-être, souvent sans notre consentement explicite.

La reconnaissance faciale, de plus en plus sophistiquée, sera bientôt capable non seulement de reconnaître un visage, mais aussi d’analyser les expressions pour déterminer le niveau de vigilance ou l’humeur.

Toutes ces données collectées peuvent avoir des conséquences importantes, transformant notre comportement corporel, nos interactions sociales et notre vulnérabilité émotionnelle en éléments constitutifs de profils de données utilisés à des fins commerciales.

Gérer la dépendance

Comment gérer cette dépendance, à moins de mettre nos téléphones hors tension ou de nous en éloigner complètement ? Nous pouvons accéder aux paramètres de l’appareil et activer uniquement les fonctionnalités dont nous avons réellement besoin, en les ajustant régulièrement en fonction de nos habitudes et de notre mode de vie. Activer la géolocalisation uniquement lorsque nous avons besoin d’un guidage, par exemple, renforce la confidentialité et remet en question l’idée que le téléphone et l’utilisateur forment une entité indissociable. Limiter les alertes sonores et vibratoires peut nous rendre plus autonomes, tandis que l’utilisation d’un mot de passe plutôt que de la reconnaissance faciale nous rappelle que l’appareil est une machine, et non un ami. Cela peut également rendre l’accès plus difficile pour les autres.

Les « téléphones basiques » limitent les fonctionnalités disponibles, même si cette option est difficile à vendre à l’heure de la connectivité permanente. Les fabricants pourraient également configurer par défaut les paramètres les plus invasifs sur « désactivé » et être plus transparents sur l’utilisation potentielle des données et leurs responsabilités. Cependant, cela ne se produira probablement pas sans une réglementation gouvernementale plus stricte qui donne la priorité aux utilisateurs et à la protection de leurs données.

En attendant, il est essentiel d’élargir le débat public sur la dépendance au-delà des réseaux sociaux, des jeux et de l’intelligence artificielle, afin de reconnaître comment les téléphones eux-mêmes peuvent capter notre attention et cultiver notre fidélité.

Stephen Monteiro est professeur adjoint d’études en communication à l’Université Concordia à Montréal, Canada.

Cet article est republié à partir de La Conversation sous licence Creative Commons.

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