Technologie et science
La mortalité naturelle des arbres en France a fortement augmenté entre 2015 et 2023, multipliée par 1,5 à 4 pour les essences les plus communes. Selon le Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE), ce phénomène résulte de l’accumulation d’anomalies climatiques saisonnières plutôt que d’un événement extrême unique, fragilisant durablement les massifs.
Une expansion territoriale qui masque un déclin sanitaire
Le constat est paradoxal. Les forêts françaises gagnent du terrain, mais leur santé intérieure s’effondre. En 2024, la superficie boisée atteignait 17,6 millions d’hectares, soit un gain de 900 000 hectares en dix ans, selon l’ Institut national de l’information géographique et forestière (IGN) . Cette progression, portée par la déprise agricole et le reboisement, s’accompagne d’une hausse du volume de bois sur pied, en augmentation de près de 50 % sur quarante ans.
Pourtant, sous la canopée, la situation est critique. La mortalité des arbres a bondi de 125 % entre la décennie 2005-2013 et la période 2015-2023. Le volume de bois mort annuel est passé de 7,4 millions à 16,7 millions de mètres cubes. Actuellement, la France compte 159 millions de mètres cubes de bois mort sur pied, ce qui représente 5 % du volume total de bois forestier.
Ce déclin ne se limite pas aux arbres morts. L’indicateur DEPERIS, qui évalue l’altération du houppier, révèle que 8 % des arbres, soit environ 193 millions d’individus, présentent un état dégradé ou un dépérissement visible.
Le piège des printemps humides et des étés secs

L’analyse des chercheurs du LSCE, publiée dans la revue Nature Communications, bouleverse la compréhension classique du stress hydrique. Le moteur de cette mortalité n’est pas un seul choc thermique, mais des Radio France rapporte que le phénomène est lié à des
“anomalies climatiques saisonnières distinctes, et non à un seul événement extrême”
Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE).
L’élément le plus inattendu concerne les printemps anormalement humides. Si l’on pourrait penser que l’abondance d’eau favorise la croissance, c’est l’inverse qui se produit pour les espèces de grande taille.
Le mécanisme de fragilisation du houppier
Une humidité printanière excessive stimule une croissance trop rapide du houppier, l’ensemble des branches au sommet du tronc. Cette expansion foliaire augmente les besoins en eau de l’arbre. Lorsque l’été arrive avec ses sécheresses habituelles, l’arbre, surchargé par sa propre croissance printanière, ne peut plus répondre à ses besoins hydriques.
Les analyses statistiques montrent que ces périodes humides
“peuvent accroître le risque de mortalité, notamment chez les espèces de grande taille, probablement parce que ces périodes humides favorisent une croissance trop rapide du houppier”
LSCE,
“ce qui fragilise ensuite l’arbre face à la sécheresse estivale”
LSCE.
L’effondrement du puits de carbone et les zones rouges
Cette fragilité biologique a un impact direct sur la lutte contre le réchauffement climatique. Les forêts françaises, censées capter le CO2, voient leur efficacité chuter. Selon les données de l’IGN relayées par Geo , la capacité annuelle de stockage du CO2 est passée de 63 millions de tonnes sur la période 2005-2013 à 39 millions de tonnes entre 2015 et 2023.
Le Grand Est, le Jura et les Vosges apparaissent comme des foyers de mortalité particulièrement marqués. Dans certaines zones du Nord-Est, la situation est devenue alarmante : la mortalité et les coupes sanitaires dépassent la production biologique. Résultat, ces forêts ne sont plus des puits de carbone, mais deviennent émettrices de CO2.
Le bilan par essence montre des disparités fortes :
| Essence | Constat de mortalité / État |
|---|---|
| Hêtre commun | Mortalité plus que doublée entre 2019 et 2023 |
| Châtaignier commun | Mortalité dépassant aujourd’hui les 2,5 % |
| Épicéa commun | Fortement touché par les scolytes |
| Frêne | Ravage par la chalarose |
Bioagresseurs, sangliers et l’échéance de 2026
La sécheresse ne tue pas toujours directement ; elle ouvre la porte aux opportunistes. Des hivers et printemps anormalement chauds favorisent la survie des ravageurs. Le scolyte décime les épicéas tandis que la chalarose s’attaque aux frênes.
À ces menaces climatiques et parasitaires s’ajoute une pression animale. Le gibier, et notamment la surpopulation de sangliers, retire l’écorce d’environ 15 % des jeunes arbres, freinant ainsi le renouvellement naturel de la forêt.
L’horizon immédiat est préoccupant. Selon des chercheurs cités par Le Figaro , les vagues de chaleur exceptionnelles de 2026 vont accélérer le phénomène. Les experts s’attendent à observer un pic de mortalité accru dans les un ou deux ans à venir, conséquence directe des stress accumulés.
L’enjeu pour les prochaines décennies réside désormais dans le renouvellement vers des peuplements plus résilients. Sans une adaptation rapide des essences, des espèces emblématiques comme le chêne ou le pin sylvestre pourraient disparaître d’une grande partie du territoire avant la fin du siècle.
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