Le constat est alarmant : face à une recrudescence des conflits et des violations des droits humains à travers le monde, les institutions internationales peinent à agir, laissant un vide comblé, souvent au péril de leur vie, par des organisations de la société civile. Du Soudan à Gaza, en passant par l’Ukraine et la Birmanie, les atrocités se multiplient, tandis que les mécanismes de protection se montrent défaillants.
Le Soudan est actuellement le théâtre d’une catastrophe humanitaire majeure. Deux ans de guerre civile ont déjà fait plus de 150 000 morts et contraint au moins 12 millions de personnes à quitter leur foyer. La famine menace, et des crimes de guerre, incluant le nettoyage ethnique et la violence sexuelle, sont largement documentés, mais suscitent une réaction internationale jugée trop timide.
La situation à Gaza est également préoccupante. Selon le rapport mondial de Human Rights Watch pour 2025, les autorités israéliennes auraient délibérément privé les Palestiniens d’accès à l’aide humanitaire essentielle, notamment la nourriture et l’eau. Des milliers de civils ont été blessés ou tués, des infrastructures vitales – maisons, hôpitaux, écoles, camps de déplacés – ont été détruites, laissant peu d’endroits sûrs pour les populations.
D’autres foyers de crise majeurs sont recensés en Ukraine, en Haïti, en Afghanistan, en Birmanie, et dans la République démocratique du Congo. Les violations constatées vont des crimes de guerre à la violence sexiste, en passant par la répression brutale des régimes autoritaires.
Si la communauté internationale est appelée à réaffirmer son engagement en faveur de la démocratie, des droits de l’homme et de l’action humanitaire, nombreux sont les États qui ne sont pas à la hauteur de leurs promesses. Même les institutions censées garantir ces principes, comme le Conseil de sécurité des Nations Unies et la Cour pénale internationale (CPI), sont confrontées à des limites structurelles et politiques.
Le Conseil de sécurité, paralysé par le droit de veto de ses cinq membres permanents (Chine, États-Unis, France, Russie et Royaume-Uni), est souvent incapable d’agir rapidement et efficacement. La CPI, quant à elle, est accusée de cibler de manière sélective les États les plus faibles, tout en laissant impunis les acteurs puissants. Certains pays lui reprochent également de s’ingérer dans des affaires qui ne relèvent pas de sa compétence, voire lui refusent leur coopération.
En juin 2025, l’ancien ministre pakistanais de la Justice, Ahmad Irfan Aslam, exprimait son désarroi face à l’incapacité croissante de ces institutions à rendre la justice : « Quel que soit le tribunal auquel vous vous adressez, vous n’obtiendrez pas justice », déplorait-il, en raison de l’influence grandissante des considérations politiques.
Face à ce constat, l’espoir réside en grande partie dans les organisations de la société civile, qui agissent comme un contrepoids aux systèmes étatiques défaillants. Ces organisations peuvent intervenir rapidement là où les institutions sont bloquées, jouant un rôle crucial de premiers secours, d’observateurs, de lobbyistes et d’innovateurs.
Au Soudan, des réseaux de base, appelés salles de réponse d’urgence (ERR), ont été mis en place par la société civile et des citoyens ordinaires pour fournir abri, nourriture, éducation et soins médicaux. À ce jour, ces réseaux ont aidé plus de 11,5 millions de personnes et ont été nommés pour le prix Nobel de la paix 2025.
À Gaza, des groupes locaux, des ONG internationales et des journalistes indépendants travaillent ensemble pour documenter les abus, distribuer de l’aide (avec des difficultés) et mobiliser la solidarité mondiale. Human Rights Watch et Amnesty International suivent également de près la situation, documentant les faits et les témoignages de civils.
Ces initiatives démontrent que ce sont souvent les communautés et la société civile, et non les lourdes bureaucraties dotées de budgets considérables, qui se mobilisent pour sauver des vies et lutter contre l’impunité.
Cependant, l’action des organisations de la société civile est entravée par le rétrécissement de l’espace civique, des lois répressives, des accusations de partialité et une dépendance financière aux donateurs. Selon le Moniteur civique, 118 pays restreignent désormais les libertés d’association, de réunion ou d’expression. Les militants sont souvent harcelés, emprisonnés, voire assassinés, comme le révèle le rapport de Front Line Defenders pour 2024/2025.
Malgré ces obstacles, la société civile demeure une lueur d’espoir. Il ne s’agit pas de la considérer comme un substitut aux institutions, mais plutôt comme un moteur pour améliorer leur fonctionnement. Les institutions doivent collaborer avec les acteurs de la société civile, et les structures de financement doivent être repensées pour donner plus de pouvoir aux organisations locales, réduisant ainsi leur dépendance aux priorités des États donateurs. La société civile doit également être associée aux processus de paix et aux mécanismes de responsabilisation.
La question n’est donc pas de savoir si la société civile peut combler le vide laissé par des institutions défaillantes, mais si la communauté mondiale reconnaîtra, soutiendra et intégrera ces acteurs dans un véritable système de protection à plusieurs niveaux. Si les institutions restent inactives et que la société civile est étouffée, l’avenir des droits de l’homme au niveau mondial risque de n’être qu’une illusion.