Publié le 30 octobre 2025 à 14h30. Face à la multiplication des incursions de drones russes, l’Europe se concentre sur la mise en place d’un « mur anti-drones », mais des experts estiment que la véritable menace réside dans l’érosion de la capacité de dissuasion face à la Russie.
- Les récentes incursions de drones russes en Pologne ont relancé le débat sur la défense aérienne européenne.
- L’investissement massif dans un « mur anti-drones » est jugé inefficace et coûteux par rapport à d’autres priorités de défense.
- Le véritable enjeu est de restaurer la crédibilité de la dissuasion, tant nucléaire que conventionnelle, face à la Russie.
Depuis que des drones russes ont franchi l’espace aérien polonais le mois dernier, les capitales européennes s’agitent autour de l’idée d’un « mur de drones ». Les discussions se sont intensifiées quant à la nécessité d’investir massivement dans des systèmes de lutte anti-drones. Pourtant, selon des analystes, cette focalisation est une erreur stratégique.
Le véritable problème de la défense européenne ne réside pas dans la menace immédiate des drones d’attaque russes, mais dans l’affaiblissement progressif des fondements de la dissuasion nucléaire et conventionnelle. Cette érosion, aux causes multiples, encourage la Russie à tester la détermination politique de l’OTAN, notamment par des provocations aériennes.
Un investissement excessif dans un « mur de drones » serait un gaspillage de ressources précieuses, qui pourraient être mieux allouées à d’autres priorités de défense, comme le souligne un rapport récent. De plus, un tel dispositif ne dissuaderait pas la Russie et ne permettrait pas de se défendre efficacement contre les menaces les plus pressantes liées à l’utilisation des drones, notamment celles posées par des acteurs non étatiques.
L’Europe et les États-Unis devraient collaborer étroitement avec l’Ukraine et investir dans la recherche et le développement pour améliorer les systèmes de contre-mesures face aux drones. Mais au lieu de se concentrer uniquement sur la défense contre les drones venant de l’Est, l’Europe doit renforcer sa capacité à riposter contre la Russie et démontrer sa volonté de le faire.
« Au lieu de se concentrer sur la défense contre les drones venus de l’Est, l’Europe devrait investir dans sa capacité à riposter contre la Russie et prendre des mesures pour démontrer sa volonté d’utiliser ces capacités. »
Les drones russes ne sont pas le cœur du problème
Un drone de type Shahed, lancé depuis l’enclave russe de Kaliningrad, pourrait théoriquement atteindre la plupart des capitales européennes (à l’exception peut-être de Lisbonne, selon les modèles). Cependant, la Russie dispose depuis longtemps de la capacité de menacer l’ensemble du continent avec des missiles balistiques et de croisière. L’utilisation de drones peut être moins coûteuse, mais les caractéristiques d’un Shahed le rendent relativement facile à suivre, et un lancement depuis Kaliningrad ou une grande partie de la Russie occidentale serait aisément traçable.
La Russie ne s’attaque pas à l’Europe pour la première fois. Les cyberattaques de 2007 contre l’Estonie en témoignent. De même, la Russie possède depuis les années 1950 (PDF) la technologie nécessaire pour attaquer l’Europe par voie aérienne. Les violations de l’espace aérien de l’OTAN par des avions russes sont également fréquentes, et ont eu lieu à plusieurs reprises, y compris avant l’invasion de l’Ukraine, comme en 2018 lorsque la Turquie a abattu un avion russe.
La question n’est donc pas de savoir si la Russie attaque l’Europe, mais pourquoi elle le fait.
L’érosion des piliers de la dissuasion
La dissuasion repose sur deux principes : le déni (empêcher l’adversaire d’atteindre son objectif grâce à ses capacités) et la punition (infliger des conséquences inacceptables à l’agresseur en cas d’attaque). Depuis 1949, l’OTAN s’appuie sur la dissuasion par la punition, la menace implicite de l’article 5 selon laquelle une attaque contre un pays membre entraînerait une riposte américaine, soutenue par l’arsenal nucléaire des États-Unis.
Cette dissuasion a été renforcée au fil du temps par le développement de forces conventionnelles destinées à fournir une capacité de déni, réduisant ainsi la dépendance à l’escalade nucléaire. Un équilibre entre une défense conventionnelle solide et un filet de sécurité nucléaire assuré par les États-Unis, et dans une moindre mesure par le Royaume-Uni et la France.
Bien que l’administration Trump ait réaffirmé son engagement envers l’OTAN et le filet de sécurité nucléaire, certains observateurs en Russie et en Europe ont commencé à remettre en question la fiabilité de la dissuasion américaine.
Qu’il s’agisse d’une perception réelle ou non, la croyance en la dissuasion est essentielle. La question cruciale est donc de savoir si Moscou considère encore que les États-Unis sont fermement attachés à l’article 5 de l’OTAN. Le simple fait que cette question se pose témoigne d’une érosion de la dissuasion.
L’Europe doit investir dans sa capacité de riposte
Même s’il est politiquement souhaitable de maintenir des capacités de défense uniquement, l’Europe doit cesser de se concentrer exclusivement sur la défense et investir dans sa capacité à riposter. Il n’existe actuellement aucune technologie permettant de créer un « mur de drones » rentable, surtout face à un pays en guerre comme la Russie, qui attaque des pays se considérant en paix et imposant des restrictions strictes à leurs règles d’engagement.
L’Europe et les États-Unis devraient collaborer pour développer des méthodes plus efficaces et moins coûteuses de lutte anti-drones. Mais, comme le dit l’adage, la meilleure défense est une bonne attaque.
C’est précisément ce qui motive la demande de l’Ukraine pour des missiles de croisière Tomahawk américains. Ces missiles permettraient à l’Ukraine de se défendre contre les attaques aériennes russes en ciblant les sites de lancement plutôt que d’essayer d’intercepter les missiles en vol. Et lorsqu’un État agresseur, comme la Russie, évalue activement les capacités militaires et la volonté politique de son adversaire, ces capacités ne sont utiles que si l’ennemi croit à la possibilité de leur utilisation.
La Russie hésiterait à faire voler ses avions dans l’espace aérien de l’OTAN si elle craignait qu’ils soient abattus. Elle réfléchirait à deux fois avant de lancer des drones si elle savait que toutes les installations de production seraient détruites.
Que doit faire l’Europe maintenant ?
L’Europe doit continuer à investir dans la modernisation de ses forces conventionnelles pour être en mesure de riposter contre la Russie. Certains pays le font déjà en investissant dans des capacités de frappe à longue portée. En renforçant ses capacités militaires, l’Europe renforcerait également le pilier de la dissuasion nucléaire, car cela démontrerait que les nations européennes respectent leurs obligations en matière de défense nationale, conformément à l’article 3 de l’OTAN, et consoliderait ainsi la relation transatlantique.
Si l’Europe se concentre sur sa volonté et sa capacité à riposter, elle n’aura pas à s’inquiéter outre mesure des incursions de drones et d’avions russes.
« Si l’Europe se concentre sur sa volonté et sa capacité à riposter contre la Russie, elle n’aura pas à s’inquiéter outre mesure du fait que des avions et des drones russes franchissent les frontières pour l’attaquer. »
Cela ne signifie pas que l’Europe doit ignorer la menace des drones. Il s’agit simplement de se concentrer sur les bonnes priorités. Au lieu de viser à construire un « mur » orienté vers l’Est, l’Europe doit renforcer sa capacité à contrer l’utilisation de drones par des acteurs clandestins (comme dans le cas de l’Ukraine, avec l’ opération Toile d’araignée ciblant des infrastructures énergétiques) ou par des groupes violents non étatiques (comme l’utilisation potentielle de « drones-dragons » larguant de la thermite sur des foules).
Les drones sont un problème, la Russie est un problème, mais le véritable problème est que si les pays de l’OTAN se laissent distraire par quelques drones venant de l’Est, ils risquent de perdre de vue l’ensemble du tableau concernant la Russie et la menace des drones.