Publié le 8 novembre 2025 à 06h00. Une subvention expérimentale pour les artistes en Irlande, qui a permis à une dramaturge de prendre conscience des inégalités au sein de son foyer, est remise en question par le budget de l’État, révélant les tensions entre la reconnaissance du travail artistique et la valorisation des tâches domestiques.
- Une enquête régulière, imposée aux bénéficiaires du Revenu de base pour les artistes (RBA), a mis en lumière une répartition inégale du temps et de la valeur au sein des couples.
- L’auteure témoigne de l’impact de cette subvention (325 € par semaine) sur sa vie, tant financièrement que sur sa perception de son propre travail et de sa contribution au foyer.
- L’avenir du RBA est incertain, le budget 2026 ne garantissant que le maintien des paiements actuels jusqu’en février 2026.
Lisa Tierney-Keogh, dramaturge et écrivaine, se souvient avec un sourire en coin de la banalité des sondages. Autrefois livrés en version papier, ils ne demandaient qu’« quelques minutes » et étaient présentés comme un devoir civique. Elle avoue secrètement apprécier les questionnaires à choix multiples, ceux qui permettent de nuancer son opinion sur une échelle de 1 à 10. Au-delà de 90 secondes, cependant, son attention s’égare vers les innombrables conversations de groupe sur WhatsApp.
C’est dans ce contexte qu’elle a accepté de participer au Revenu de base pour les artistes (RBA) en 2022, une initiative irlandaise visant à évaluer l’impact d’une allocation hebdomadaire de 325 € sur la vie et la créativité des artistes. Le RBA est avant tout un projet de recherche, et les participants sont tenus de remplir une enquête semestrielle pour suivre leurs progrès. « Spoiler : ça marche », confie l’auteure, pour qui cette subvention a été transformatrice, bien au-delà de l’aspect financier.
Être reconnue comme artiste par l’État a eu une signification profonde, particulièrement dans un contexte où le travail créatif est souvent perçu comme moins « sérieux » que d’autres professions. Le monde du travail a souvent du mal à valoriser les métiers artistiques. « Cela m’a donné un sentiment de valeur, ce qui n’est pas rien », explique Lisa Tierney-Keogh.
L’enquête du RBA a rapidement dépassé les questions habituelles sur le travail et l’expérience professionnelle. Elle a plongé au cœur de l’organisation du temps, demandant aux participants de détailler précisément comment ils occupaient leurs journées. Des questions sur le temps consacré aux tâches ménagères, aux soins, aux loisirs et à la vie sociale ont provoqué une prise de conscience brutale. « Suis-je satisfaite du temps que je passe à dormir ? » se demandait-elle, exaspérée par la précision de la demande.
L’élément le plus percutant de l’enquête fut la section consacrée à l’« utilisation du temps ». En décomposant les heures de sa vie, l’auteure a réalisé qu’elle avait progressivement assumé la quasi-totalité des tâches domestiques et des soins, devenant une sorte de « chef d’orchestre » familial, jonglant entre les rôles de cuisinière, de gestionnaire, d’assistante personnelle et de chauffeur. Elle le savait intuitivement, mais la quantification précise de son temps a confirmé ses soupçons : elle était devenue, de facto, une mère au foyer à plein temps.
Cette révélation a déclenché une crise conjugale, dont les conséquences se font encore sentir. Mais l’auteure ne regrette rien. Une fois que l’injustice est perçue, elle ne peut plus être ignorée. L’enquête a été un catalyseur, une sorte d’intervention psychologique déguisée en simple questionnaire.
L’enquête a également abordé le bien-être des participants, leur demandant s’ils avaient ressenti de la tristesse, du découragement ou de l’anxiété au cours des quatre dernières semaines. Mais la question cruciale, celle qui a véritablement bouleversé l’auteure, portait sur le « sentiment de valeur, de sens ou de but » associé à son travail artistique. « J’ai craqué », avoue-t-elle.
En visualisant les mathématiques de sa vie, elle a pris conscience de la disparité entre sa valeur en tant que salariée et le temps qu’elle consacrait aux tâches domestiques. Elle a réalisé que son temps, en tant qu’écrivaine, était perçu comme moins précieux, et que cette perception justifiait la répartition inégale des tâches au sein du foyer. Atteinte d’endométriose, une maladie chronique douloureuse, elle déplore le manque de temps consacré à ses loisirs et à son bien-être.
Le RBA lui a apporté bien plus qu’une simple aide financière. Il lui a permis de renouer avec sa passion pour l’écriture, de retrouver un sentiment de valeur et de prendre conscience de la direction que prenait sa vie. Mais l’avenir de ce programme est incertain. Le budget 2026 prévoit le maintien des paiements actuels jusqu’en février 2026 seulement. Plusieurs pays ont manifesté leur intérêt pour cette initiative, mais le financement futur reste incertain.
Lisa Tierney-Keogh sait que lorsque les paiements du RBA cesseront, sa valeur sera à nouveau remise en question. Elle est déterminée à changer la donne, à rééquilibrer les forces en présence et à faire reconnaître la valeur de son travail, tant artistique que domestique. Sa prochaine et dernière enquête RBA sera différente. Elle témoignera d’un changement profond, d’une prise de conscience et d’une volonté de ne plus accepter l’injustice.
« La chorégraphie sociale consistant à maintenir le fonctionnement d’un foyer et d’une unité familiale est épuisante », conclut-elle. « Et la seule raison pour laquelle j’ai pu conserver et reconstruire un emploi créatif est grâce au RBA : 325 € par semaine sont une bouée de sauvetage financière. C’est une reconnaissance de valeur. Et surtout, c’est une source de valeur pour ceux d’entre nous qui se sentent « inférieurs à » parce que nous avons choisi d’améliorer le collectif grâce à l’art. Vive l’enquête. »
Lisa Tierney-Keogh est dramaturge et écrivaine ; lisatierneykeogh.substack.com
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