Chinguetti, ancienne cité caravanière mauritanienne inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, lutte pour sa survie face à l’avancée inexorable du désert et à la diminution du tourisme. Un homme, Saif Islam, se consacre corps et âme à la préservation des manuscrits précieux qui témoignent du riche passé intellectuel de cette « Sorbonne du désert ».
Dans la cour paisible de la bibliothèque Al Ahmed Mahmoud, l’une des deux seules encore ouvertes au public, Saif Islam, 67 ans, veille sur un trésor fragile. Vêtu d’un boubou bleu rayé, il caresse sa barbe grise, les sandales en cuir noir soigneusement rangées à ses côtés. Il désigne un Coran datant du Xe siècle, dont les pages jaunies portent les marques du temps.
« Ce sont ces livres qui ont façonné son histoire, son importance », explique-t-il avec conviction. « Sans ces vieux manuscrits poussiéreux, Chinguetti aurait été oubliée, comme tant d’autres villes abandonnées. »
Autrefois étape incontournable sur les routes commerciales transsahariennes, Chinguetti a prospéré dès le XIIIe siècle en tant que ksar, une sorte de forteresse servant de relais aux caravanes. Elle est ensuite devenue un lieu de rassemblement pour les pèlerins en route vers La Mecque, puis un centre d’érudition islamique et scientifique, surnommé la « ville des bibliothèques » ou encore la « septième ville sainte de l’Islam ». Ses bibliothèques abritaient des textes scientifiques et coraniques datant de la fin du Moyen Âge.
Aujourd’hui, la menace est double. Les dunes de sable gagnent du terrain, menaçant d’ensevelir la cité, et le tourisme, autrefois florissant, a considérablement diminué, notamment après la pandémie de Covid-19 et en raison de l’instabilité au Mali voisin. « La saison touristique, qui s’étend de septembre à mars, ne compte plus que 200 visiteurs par an, contre des centaines par jour auparavant », déplore Islam, qui a pris sa retraite de la fonction publique à Nouakchott pour revenir dans sa ville natale en 2015.
Douze bibliothèques familiales en briques rouges restent actives à Chinguetti, conservant ensemble plus de 2 000 volumes. Ces manuscrits précieux couvrent un large éventail de sujets, de l’astronomie aux mathématiques, en passant par la médecine, la poésie et le droit, et témoignent de l’influence intellectuelle du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest à travers les siècles. Certains de ces ouvrages provenaient des commerçants qui traversaient la région, d’autres d’Abweir, une ancienne colonie engloutie par les sables, dont l’existence remonte à 777 après J.-C., selon la tradition orale.
Malgré sa reconnaissance par l’UNESCO en 1996, Chinguetti peine à obtenir un soutien financier durable. Les habitants se lamentent du manque de ressources et des promesses non tenues. « Malheureusement, je constate que les Européens s’intéressent plus à Chinguetti que les Arabes ou même les responsables mauritaniens », confie Islam. « Chinguetti est en détresse. Elle a besoin de tout le monde. »
L’organisation non gouvernementale Terrachidia, basée à Madrid, a récemment contribué à la restauration de plusieurs bibliothèques, en collaboration avec les autorités culturelles mauritaniennes et l’agence de développement du gouvernement espagnol. Les travaux ont été réalisés par des artisans locaux, en utilisant des techniques de construction traditionnelles, afin de préserver l’esthétique unique de la ville. Un projet culturel mené en 2024 a même permis d’organiser des jeux, des cours et des chasses au trésor pour les écoliers locaux, certains découvrant ainsi le ksar pour la première fois.
« L’objectif n’est pas seulement de préserver, mais aussi d’attirer des ressources pour relancer l’activité et, peut-être, faire revenir les habitants », explique Mamen Moreno, architecte paysagiste espagnole et cofondatrice de Terrachidia. « Les villes, comme les maisons, se conservent lorsqu’elles sont habitées. »