Publié le 18 décembre 2023. Face à la saturation sensorielle croissante dans les villes, une tendance inattendue émerge à Vancouver : des événements où le silence devient une invitation au bien-être et au lien social, loin de l’agitation habituelle des fêtes.
- Des rassemblements silencieux, comme les soirées de lecture collective, offrent un répit aux personnes sensibles à la surstimulation.
- Des experts soulignent que l’environnement urbain est devenu « acoustiquement toxique », exacerbé par le bruit ambiant et les pressions sociales.
- Cette quête de « soustraction sensorielle » s’étend à divers aspects de la vie quotidienne, des discothèques silencieuses aux séances de yoga avec casque.
Dans le brouhaha des centres commerciaux et l’effervescence des préparatifs de fin d’année, un nouveau type d’événement gagne du terrain à Vancouver : des espaces dédiés au silence. Qu’il s’agisse de se plonger dans un livre en compagnie d’autres lecteurs ou de profiter d’une discothèque où la musique se vit en privé grâce à un casque, ces initiatives répondent à un besoin croissant de calme et de déconnexion.
Le 16 décembre dernier, la bibliothèque centrale de Vancouver a été le théâtre d’une scène pour le moins paradoxale. Une cinquantaine de personnes, assises côte à côte, ont passé deux heures plongées dans leurs lectures, dans un silence quasi monastique. Seuls le bruissement des pages et le rythme de la pluie battante venaient rompre le calme ambiant lors de cette « Soirée de lecture silencieuse géante », qui a rencontré un franc succès.
« Les gens ont soif de proximité, mais ils sont épuisés par la performance sociale », explique Candie Tanaka, responsable de la programmation et des activités à la Bibliothèque publique de Vancouver (VPL). « Ici, on est ensemble, sans l’obligation d’être bruyant ou extraverti. C’est un espace à faible stimulation sensorielle, particulièrement précieux durant la frénésie de décembre. » Une brève période de discussion, d’une trentaine de minutes, a été prévue avant et après l’activité, permettant aux participants de socialiser s’ils le souhaitaient.
Selon Milena Droumeva, professeure agrégée en études sonores à l’Université Simon Fraser (SFU), cette tendance n’est pas le fruit du hasard. « Notre environnement urbain est devenu acoustiquement toxique », affirme-t-elle. « On ne parle pas seulement de décibels, mais d’une mauvaise qualité de son et de bruits qui s’entremêlent, rendant le traitement de l’information épuisant pour le cerveau. » Elle ajoute que les fêtes de fin d’année représentent un « environnement incontrôlé » par excellence, en raison du bruit des foules, des musiques imposées et des conversations stressantes.
Ces événements silencieux s’inscrivent dans une stratégie de « soustraction sensorielle ». Dans les discothèques silencieuses, les sons bruyants sont remplacés par une musique diffusée via des casques, tandis que dans les bibliothèques, la lecture collective permet d’éviter les contraintes sociales liées aux interactions directes. « C’est une manière de se redonner une autonomie sonore là où l’espace physique ne peut plus être contrôlé », souligne Milena Droumeva.
Cette quête d’autonomie sonore ne se limite pas aux bibliothèques ou aux discothèques. Elle se manifeste sous diverses formes, des marches urbaines silencieuses aux séances de yoga avec casque, en passant par les cinémas en plein air individuels ou les heures de magasinage dans le calme. Le silence devient ainsi accessible un peu partout.
Cette autonomie n’est pas qu’une question de confort ou de divertissement, mais aussi de respect. Lillian Hung, professeure agrégée à l’école de sciences infirmières de l’Université de la Colombie-Britannique (UBC), a mené une étude sur l’utilisation des casques dans les discothèques silencieuses auprès de résidents en soins de longue durée, souvent atteints de démence. « En milieu de soins, le bruit des chariots et des équipements peut déclencher une détresse émotionnelle intense », explique-t-elle. Les résidents perdent souvent la capacité de filtrer les sons ambiants.
« La musique connecte le cerveau d’une manière unique. Elle permet de partager la joie sans passer par les mots. »
Lillian Hung, professeure agrégée à l’école de sciences infirmières de l’Université de la Colombie-Britannique (UBC)
En leur offrant un casque, on leur permet de s’isoler dans une bulle de musique qu’ils apprécient, ce qui réduit leur anxiété et favorise, paradoxalement, une meilleure connexion avec les étudiants et le personnel qui dansent et discutent avec eux.
L’idée n’est pas de vivre dans un silence permanent, mais plutôt de trouver un équilibre. Selon Milena Droumeva, si le chaos des fêtes fait partie de la stratégie humaine de célébration, notre système nerveux a « besoin d’un contrepoids ». « Il faut un équilibre entre la participation active au monde et le repos de nos systèmes sensoriels », précise-t-elle.
Le concept du « seuls ensemble », promu lors de ces événements, permet de maintenir une présence physique sans être épuisé par la performance sociale. Ces bulles offrent également un espace sécurisant aux personnes qui se sentent isolées ou intimidées par le chaos urbain. « Beaucoup de gens souffrent de solitude depuis la pandémie, mais revenir dans des environnements bruyants et chaotiques est intimidant », souligne Candie Tanaka.
Ces événements sans obligation sociale ouvrent la porte à une nouvelle créativité sociale. Lillian Hung y voit un langage universel pour des programmes intergénérationnels, tandis que la bibliothèque de Vancouver envisage de pérenniser ces grands espaces silencieux. « On imagine des institutions publiques pensées selon les besoins sensoriels de chacun », conclut Mme Tanaka.
En cette fin d’année, choisir le silence n’est peut-être pas un retrait de la société, mais plutôt une façon plus humaine de l’habiter.
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