Publié le 27 décembre 2025 à 04h15. L’escalade des tensions autour du Venezuela et une possible intervention américaine suscitent des inquiétudes quant à une nouvelle crise migratoire et à une déstabilisation régionale. Une étude du Niskanen Center explore les conséquences potentielles de différents scénarios d’action américaine.
- Plus de 7,7 millions de Vénézuéliens ont déjà fui leur pays en raison de la crise économique, sociale et politique.
- Les États-Unis renforcent leur présence militaire dans la région, liant la situation vénézuélienne au trafic de drogue et à la pression migratoire.
- L’étude modélise cinq scénarios, allant du statu quo à une intervention militaire à grande échelle, et évalue leurs impacts sur les populations civiles et les flux migratoires.
La question de l’impact d’une intervention américaine plus poussée au Venezuela reste au cœur des débats. Au-delà des conséquences immédiates pour le pays, c’est la stabilité de l’ensemble de la région et les flux migratoires déjà importants qui préoccupent. Le Niskanen Center, un groupe de réflexion basé à Washington, a récemment publié une analyse approfondie pour tenter d’y répondre.
L’étude examine cinq scénarios possibles, allant du maintien de la situation actuelle à différentes formes d’intervention militaire, et en analyse les conséquences potentielles sur la population civile, la gouvernance du pays et les déplacements forcés, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières vénézuéliennes. Cette analyse s’appuie sur une réalité alarmante : le Venezuela traverse depuis plus d’une décennie une crise multidimensionnelle qui a déjà provoqué l’exode de plus de 7,7 millions de personnes, constituant l’un des plus importants déplacements de population au monde en dehors des contextes de guerre conventionnelle.
Bien que le rythme des départs ait ralenti ces dernières années par rapport aux pics de 2018 et 2019, la détérioration des services publics, la précarité économique et l’absence de perspectives politiques continuent de pousser des centaines de milliers de Vénézuéliens à quitter leur pays chaque année. Parallèlement, les États-Unis renforcent leur présence militaire dans les Caraïbes et le nord de l’Amérique du Sud, justifiant cette présence par la lutte contre le trafic de drogue, la sécurité régionale et la gestion de la pression migratoire à leur frontière sud.
Washington insiste sur le fait qu’il ne recherche pas une guerre ouverte, mais le débat sur les options envisageables s’intensifie, tant au sein de l’administration républicaine que dans les cercles politiques et sécuritaires, où l’on évoque même ouvertement la destitution du régime de Nicolás Maduro comme objectif ultime.
Des migrants vénézuéliens attendent l’assistance de Migración Colombia. Photo:José Jacôme. EFE
L’étude du Niskanen Center explore comment différents niveaux d’intervention pourraient se traduire par de nouvelles vagues de migration, une instabilité interne plus ou moins importante et des répercussions sur les pays voisins, en s’appuyant sur des expériences comparables et des données historiques.
Scénario 1 : Actions limitées sur le sol américain
Le premier scénario envisage des frappes terrestres américaines limitées, ciblant les groupes criminels opérant dans les zones frontalières, notamment dans les États d’Apure et de Zulia, ainsi que la poursuite des opérations navales visant à perturber le trafic de drogue et les groupes armés illicites. Dans ce contexte, le régime de Nicolás Maduro conserverait le contrôle des principaux centres urbains et de la structure étatique, limitant ainsi une escalade majeure.
Les estimations de déplacements forcés dans ce scénario sont relativement faibles, oscillant entre 3 000 et 16 300 personnes sur une période d’un à deux mois, concentrées dans les zones rurales déjà fragilisées par la violence et la vulnérabilité démographique. La majorité de ces personnes rejoindraient les routes migratoires existantes, empruntant les chemins informels utilisés par les migrants vénézuéliens depuis des années pour traverser la Colombie.
La stabilité de l’État ne serait pas significativement affectée, et une crise migratoire continentale serait évitée, bien que l’insécurité locale s’intensifie et que ce scénario puisse accélérer les décisions individuelles d’émigrer parmi ceux qui envisagent déjà de quitter le pays en raison de la détérioration économique et sociale.
Scénario 2 : Frappes terrestres et conflit interne bref
Le deuxième scénario prévoit une intensification des actions terrestres américaines, dégénérant en un conflit interne bref mais intense, s’étendant à des zones urbaines clés comme Caracas, Maracaibo et Valence. La combinaison des combats et de la répression politique pourrait fragiliser davantage le tissu social et encourager des affrontements entre partisans du régime, opposition et groupes armés non étatiques.
En se basant sur l’augmentation des déplacements observée entre 2018 et 2020, lorsque 3,52 millions de Vénézuéliens ont quitté le pays et 1,8 million supplémentaire ont été enregistrés comme réfugiés ou demandeurs d’asile, ce scénario anticipe entre 1,7 et 3 millions de personnes déplacées supplémentaires sur une période d’un à trois ans en cas d’intensification de l’instabilité. Un tel chiffre représenterait une crise migratoire majeure, capable de saturer les systèmes d’accueil déjà mis à rude épreuve en Colombie, au Brésil et dans d’autres pays de la région, tout en exerçant une pression accrue sur les politiques d’asile en Amérique du Nord et en Europe.
La stabilité interne du Venezuela serait gravement compromise, avec des effets durables sur les institutions gouvernementales, l’économie et la cohésion sociale.
Maduro affirme que les États-Unis cherchent à le destituer. Photo:Assemblée de l’AFP
Scénario 3 : Conflit prolongé et crise humanitaire régionale
Un troisième scénario envisage que l’intervention déclenche un conflit prolongé au Venezuela, avec une résistance soutenue entre factions chavistes, groupes armés irréguliers et opposants, une situation comparable à celle observée en Irak après 2003. Dans ce contexte, la chute du gouvernement central entraînerait un effondrement des services publics, des vagues répétées de violence et une fragmentation territoriale.
En s’inspirant de l’expérience irakienne, où au moins 3,7 millions de personnes ont été déplacées quelques années après l’invasion, ce scénario prévoit que plus de 4 millions de Vénézuéliens supplémentaires pourraient être contraints de fuir sur une période de trois à cinq ans, voire plus. Un tel conflit à long terme détruirait les réseaux de production, intensifierait l’insécurité alimentaire et briserait les liens institutionnels encore existants, aggravant ainsi une crise qui affecte déjà près de la moitié de la population vénézuélienne et nécessite une aide humanitaire.
Les routes migratoires se diversifieraient et s’étendraient au-delà de l’Amérique du Sud vers l’Amérique centrale, l’Amérique du Nord et les Caraïbes, mettant en péril la stabilité sociale et politique de plusieurs pays.
Scénario 4 : Invasion à grande échelle : effondrement contrôlé ou chaos régional
Le quatrième scénario propose une invasion directe des États-Unis pour renverser le régime de Maduro et établir un nouveau gouvernement au Venezuela, avec des opérations aériennes et terrestres soutenues. L’incertitude est ici maximale : une issue positive pourrait limiter les déplacements temporaires, tandis qu’une issue chaotique pourrait générer un exode massif et incontrôlable.
Dans le meilleur des cas, rappelant l’intervention rapide des États-Unis au Panama en 1989, environ 232 000 Vénézuéliens pourraient être temporairement déplacés, principalement à l’intérieur du pays, avec un rétablissement relativement rapide. Dans le pire des cas, une occupation prolongée confrontée à des insurrections et à une résistance armée conduirait à un résultat similaire au scénario trois, avec plus de 4 millions de personnes déplacées sur une période de plusieurs années, exerçant une pression énorme sur les pays voisins et pouvant déclencher une crise migratoire continentale à long terme.
Nicolas Maduro lors d’une manifestation avec ses partisans. Photo:AFP
Scénario 5 : Maintien du statu quo avec Maduro au pouvoir
Enfin, le scénario le plus conservateur analysé dans l’étude implique que les États-Unis ne dépassent pas les opérations navales, les sanctions et les pressions diplomatiques, en maintenant l’accent sur la lutte contre le trafic de drogue et un soutien politique limité à l’opposition. Dans ce cas, la crise vénézuélienne resterait un phénomène chronique. Selon le Niskanen Center, on observerait une détérioration économique persistante et une augmentation du nombre de Vénézuéliens ayant besoin d’aide, passant d’environ 14,2 millions à entre 15 et 16 millions dans les prochaines années, tandis que les flux migratoires continueraient à augmenter progressivement. Selon les estimations du centre, entre 425 000 et un million de Vénézuéliens supplémentaires quitteraient le pays au cours des cinq prochaines années.
Le rapport conclut que toute action américaine contre le Venezuela peut avoir des conséquences profondes et variées, allant de déplacements relativement mineurs à des crises humanitaires d’ampleur régionale. Même sans intervention directe, la prolongation de la crise vénézuélienne générera davantage de migrations et de pressions sur la stabilité interne et la capacité de réponse des pays voisins.
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« Ces projections soulignent la nécessité d’évaluer soigneusement non seulement les objectifs stratégiques de la politique étrangère américaine, mais également ses impacts humains, sociaux et géopolitiques. La migration vénézuélienne n’est pas simplement un flux numérique, mais un phénomène qui affecte les vies, les communautés et les structures étatiques dans toute l’Amérique latine et au-delà », prévient le rapport.
Sergio Gómez Maseri – Correspondant EL TIEMPO – Washington
@sergom68