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Épisode 03 Nouveaux jeux de hasard dans les années 2020

by Antoine Girard

Publié le 2024-11-15 14:35:00. L’engouement pour les marchés financiers, exacerbé par la pandémie de Covid-19, a touché de plein fouet la population sud-coréenne, en particulier les jeunes générations, révélant une quête désespérée d’espoir et une vulnérabilité croissante à l’addiction aux investissements.

  • Le nombre d’investisseurs individuels en Corée du Sud a plus que doublé entre 2019 et 2021, atteignant 13,84 millions de personnes.
  • Les jeunes adultes (20-30 ans) ont été les principaux moteurs de cette frénésie boursière, motivés par un sentiment d’insécurité économique et un manque de perspectives d’avenir.
  • Des mécanismes neurobiologiques, notamment la libération de dopamine, et des biais psychologiques, comme la peur de manquer une opportunité (FOMO), contribuent à l’addiction aux investissements.

La Corée du Sud a connu, ces dernières années, une véritable ruée vers la bourse, un phénomène qui dépasse largement une simple tendance économique. Ce mouvement de masse, amplifié par la crise sanitaire de 2020, témoigne d’un état d’esprit généralisé : le sentiment de ne pas réussir à prospérer financièrement, voire de se sentir laissé pour compte. En 2019, 6,19 millions de personnes investissaient en bourse. Ce chiffre a explosé pour atteindre plus de 13,84 millions d’investisseurs à la fin de l’année 2021. Presque chaque foyer coréen s’est ainsi lancé dans l’aventure boursière.

Ce qui frappe le plus, c’est que cette vague n’a pas été portée par les générations établies, mais par les jeunes adultes, ceux qui ont entre 20 et 30 ans. Une génération marquée par la crise financière asiatique de la fin des années 1990, contrainte de financer elle-même ses études supérieures et confrontée à un marché du travail de plus en plus précaire. L’avenir s’annonçait sombre. Dans un contexte de libéralisation économique croissante, l’instabilité de l’emploi est devenue la norme et les inégalités de revenus se sont creusées. La bourse est alors apparue comme une forme de salut, une possibilité de contourner les difficultés traditionnelles. L’idée que l’on ne puisse plus espérer s’enrichir en travaillant toute sa vie, mais que l’investissement puisse offrir une alternative, s’est transformée en espoir.

En 2020, le taux de rotation des transactions des investisseurs individuels a atteint 1 600 % par an. Et pourtant, plus de 60 % des nouveaux entrants sur le marché, après mars 2020, ont subi des pertes. Malgré cela, l’afflux d’investisseurs n’a pas faibli. Des personnes qui, après avoir perdu de l’argent, continuaient de revenir. Un comportement qui s’apparente à un jeu d’argent, mais qui se distingue par une particularité : les participants le qualifient d'”investissement”.

D’un point de vue neurobiologique, ce phénomène s’explique aisément. Le système de récompense irrégulier propre aux jeux de hasard et aux investissements spéculatifs stimule notre cerveau de manière intense. L’incertitude, caractéristique des jeux, active encore plus fortement les zones cérébrales impliquées. Lorsque l’on attend de voir si une action va monter, notre cerveau est inondé de dopamine. L’attente d’un gain potentiel, même infime, suffit à libérer cette substance. Si le gain se concrétise, la dopamine est libérée en quantité massive. Et même lorsqu’on frôle la victoire, la dopamine est également sécrétée, alimentant le désir de réessayer : “Dommage, la prochaine fois, j’y arriverai”. Il ne s’agit plus d’une question de volonté, mais d’un mécanisme neurobiologique qui nous rend dépendants.

Ce mécanisme cérébral est encore exacerbé par un état psychologique particulier : la FOMO, ou “Fear Of Missing Out” (peur de manquer quelque chose). Ce terme, qui signifie littéralement “peur de rater une opportunité”, décrit parfaitement l’état d’esprit dominant dans les années 2020. Une enquête menée en 2024 par l’échange de cryptomonnaies Kraken a révélé que 81 % des détenteurs de cryptomonnaies prenaient des décisions émotionnelles et que 84 % étaient influencés par la FOMO dans leurs choix d’investissement. Les réseaux sociaux sont inondés de témoignages de personnes affirmant avoir fait fortune grâce aux cryptomonnaies. Que ces témoignages soient vrais ou exagérés importe peu. L’important est que vous les voyiez, que vous ressentiez de l’anxiété, un sentiment de privation. La question “Est-ce que je suis le seul à ne pas gagner d’argent ?” s’empare de votre esprit. Vous abandonnez alors tout jugement rationnel et vous vous lancez dans l’investissement de manière impulsive, sans comprendre les risques ou la valeur réelle des actifs.

Le cas de la Corée du Sud illustre parfaitement ce phénomène. En 2020, quatre biais comportementaux ont été observés chez les investisseurs individuels coréens : l’excès de confiance (surestimation de ses propres compétences), l’effet de disposition (tendance à vendre rapidement les actifs gagnants et à conserver trop longtemps les actifs perdants), la préférence pour les actions à haut risque (recherche de gains rapides et importants) et le comportement grégaire (tendance à suivre les actions des autres investisseurs). Tous ces biais agissent simultanément dans le cerveau des investisseurs coréens, ce qui suggère que nous ne faisons pas des choix individuels, mais que nous sommes pris dans une dynamique collective.

La situation est d’autant plus préoccupante que cette spéculation ne concerne plus seulement les adultes. Entre 2020 et 2024, l’utilisation des casinos en ligne illégaux par les adolescents a été multipliée par 14. Le nombre d’utilisateurs âgés de 14 à 16 ans est passé de 165 (12,8 %) en 2020 à 550 (20,6 %) en 2024. Les jeunes générations tombent dans l’addiction aux jeux d’argent. Leur cerveau est encore en développement et les circuits de récompense liés à la dopamine sont stimulés. Les casinos en ligne illégaux sont accessibles 24 heures sur 24 via smartphone et offrent une gratification immédiate, ce qui les rend particulièrement addictifs. Les parents se lancent en bourse, leurs enfants se perdent dans les jeux d’argent illégaux : toute une génération est prise au piège d’une “addiction à l’espoir”.

Au fond de tout cela se trouve un désespoir structurel. La flexibilisation du marché du travail, conséquence de la diffusion du néolibéralisme, a engendré une insécurité de l’emploi pour les jeunes générations. Dans un contexte où un emploi stable et une protection sociale ne sont plus garantis, la spéculation apparaît comme le seul moyen possible de s’enrichir. Le philosophe Mark Fisher a décrit ce phénomène comme le “capitalisme réaliste” : l’idée que le capitalisme est le seul système possible. Vous pouvez choisir d’investir ou non, mais si vous considérez le système actuel comme une évidence et que vous êtes incapable d’imaginer une autre façon de vivre, l’investissement devient alors une nécessité, et non plus un choix.

La société sud-coréenne est particulièrement vulnérable à cette dynamique. Son niveau d’éducation élevé et la rapidité de la diffusion de l’information amplifient la FOMO. Les exemples de réussite (ou de réussite exagérée) se propagent rapidement sur les réseaux sociaux, créant un sentiment d’urgence : “Je ne peux pas être à la traîne”. Les enquêtes sur les valeurs mondiales confirment que les Sud-Coréens accordent une importance primordiale à la prospérité matérielle. La richesse est synonyme de dignité, et la dignité est essentielle à la survie. Dans ce contexte, renoncer à l’espoir semble impossible.

Mais il est important de redéfinir ce que nous entendons par “espoir”. Qu’est-ce que nous recherchons réellement ? Devenir riche grâce à la spéculation ? Changer du tout au tout grâce à un coup de chance ? Est-ce vraiment de l’espoir, ou une simple illusion ? Le véritable espoir, n’est-il pas la conviction qu’il y a un avenir, même dans les moments difficiles ? L’espoir de la spéculation, lui, est différent. Il consiste à nier le présent et à parier sur l’avenir. “Je dois endurer maintenant, mais un jour, je serai riche”. Cette mentalité nous épuise.

Il est intéressant de noter que même les investisseurs qui ont subi de lourdes pertes au début continuent de revenir sur le marché. Ce n’est pas simplement de l’avidité. C’est parce qu’il n’y a pas d’autre espoir. Dans un contexte où l’investissement spéculatif est la seule option qui semble viable, perdre de l’argent est douloureux, mais quitter le marché l’est encore plus, car cela signifierait renoncer à tout espoir. C’est pourquoi les gens reviennent, comme un toxicomane cherchant sa dose.

Dans cette situation, ce que nous devons faire n’est pas de nous concentrer sur la gestion financière personnelle ou le renforcement de la volonté. Fisher propose de restaurer l’imagination et de former une subjectivité collective. Imaginer des alternatives sociales. Créer une structure sociale qui permette de rechercher une vie stable plutôt qu’un succès spéculatif. Résoudre l’insécurité de l’emploi, garantir un salaire équitable et renforcer les filets de sécurité sociale. S’unir en tant que collectivité plutôt qu’en tant qu’individus.

L’addiction à l’espoir est une tragédie, car elle nie l’espoir lui-même. Ce n’est pas un véritable espoir, mais une illusion. Dans cet état d’addiction, nous ne vivons pas le présent, nous rêvons constamment d’un avenir radieux, nous nous comparons sans cesse aux autres, nous sommes constamment anxieux. Ce n’est pas un problème individuel, mais un problème de notre époque. La nouvelle arène du jeu d’argent des années 2020 n’est pas la bourse, les cryptomonnaies ou les casinos en ligne illégaux. Ce sont tous des symptômes d’un désespoir fondamental.

Mais si nous prenons conscience de cela, le changement est possible. La chose la plus importante que nous puissions faire en tant qu’individus est peut-être de redéfinir notre propre espoir. De rechercher un espoir plus modeste, mais plus sûr, plutôt qu’un enrichissement rapide grâce à la spéculation. D’imaginer une vie basée sur la solidarité plutôt que sur la compétition. Et, au niveau de la société, de créer une structure qui permette à chacun d’avoir de l’espoir. Ce sera difficile, mais pas impossible. Car le fait que nous soyons actuellement dépendants montre que nous avons encore de l’espoir en nous. Si nous dirigeons cet espoir dans la bonne direction…

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