Il y a un moment surprenant, et particulièrement audacieux, dans le premier long métrage réalisé par Scarlett Johansson, « Eleanor le Grand », écrit par Tory Kamen. C’est l’élément déclencheur de tout le drame qui se déroule, un tabou dont il sera difficile pour le film de se défaire. Pourtant, tout ce qui entoure cet instant est prévisible.
Sans surprise également, la performance de June Squibb est un véritable rayon de soleil. Son jeu, à la fois chaleureux, drôle et légèrement piquant, élève un matériau de base fragile et une mise en scène encore en développement. Si Johansson réussit quelque chose, c’est de laisser briller cette actrice de 95 ans dans seulement son deuxième rôle principal (après « Thelma »). Malgré les défauts d’« Eleanor le Grand », Squibb parvient à émouvoir, même contre toute attente.
Le cœur de « Eleanor le Grand » réside dans une prémisse à haut risque, mais qui reste un peu mince et prévisible. L’élément perturbateur qui relance l’intrigue est la tentative d’Eleanor (Squibb) de trouver sa place dans un centre communautaire juif de Manhattan après avoir déménagé de Floride. Son amie de toujours, Bessie, est décédée, et elle a emménagé chez sa fille, Lisa (Jessica Hecht), à New York.
Lisa, débordée, envoie Eleanor à un cours de chorale au JCC, mais la nonagénaire énergique et impulsive refuse de chanter du Broadway et rejoint plutôt un groupe de soutien… pour les survivants de l’Holocauste, à son grand étonnement. On lui demande alors de partager son histoire de survie, mais Eleanor raconte à la place celle de Bessie, évoquant des détails horribles qu’elle a appris de son amie lors de nuits blanches remplies de souvenirs douloureux.
Le mensonge d’Eleanor aurait pu se limiter à une simple tromperie, oubliée après une seule réunion, mais un imprévu survient : Nina (Erin Kellyman), une étudiante en journalisme de NYU, souhaite réaliser un portrait d’Eleanor pour un cours. Eleanor refuse d’abord, puis accepte, invitant Nina après l’absence de son petit-fils à un dîner du Shabbat. Ainsi commence une amitié basée sur un mensonge, dont l’issue est prévisible.
Nina et Eleanor continuent leur relation au-delà de l’aspect journalistique, car elles sont toutes les deux seules et en deuil : Eleanor pour Bessie, Nina pour sa mère. Elles ont toutes les deux du mal à se connecter avec leurs familles respectives, Eleanor avec sa fille Lisa, en phase terminale, et Nina avec son père, un présentateur télévisé (Chiwetel Ejiofor), anéanti par la perte de sa femme. Elles trouvent donc l’une dans l’autre une amitié improbable, ponctuée de déjeuners, d’une bat mitzvah improvisée et d’une excursion à Coney Island.
Eleanor décide d’organiser sa propre bat mitzvah, affirmant ne jamais en avoir eu à cause de la guerre (alors qu’elle s’est convertie pour son mariage). Cela semble surtout être un prétexte pour une explosion dramatique et une révélation. Cela justifie également son mensonge par des leçons de Torah.
Il est difficile d’ignorer ce mensonge continu, ce qui explique peut-être pourquoi le scénario la maintient principalement à l’écart du groupe de soutien – où la comparaison avec de vrais survivants serait trop douloureuse – et la confine à une amitié avec une étudiante qui est loin de cette réalité. Johansson choisit également de revenir au récit de Bessie lorsque Eleanor parle, comme si elle canalisait son amie et sa douleur. L’intention est de partager l’histoire de Bessie quand elle ne peut plus le faire, et étonnamment, tout le monde accepte cela, peut-être parce que Squibb est trop attachante pour susciter la colère.
La réalisation de Johansson est correcte, mais sans éclat. On peut se demander pourquoi ce scénario l’a particulièrement touchée. Bien qu’il soit moralement complexe et de portée modeste, il n’explore pas suffisamment les nuances, privilégiant des émotions superficielles. Ce sont les performances de Squibb et sa présence à l’écran qui permettent à l’ensemble de fonctionner, si tant est que ce soit le cas. Kellyman est excellente face à Squibb, mais cette histoire d’amitié non conventionnelle est le genre de récit léger qui s’efface presque aussitôt qu’il a laissé une brève impression.
Walsh est un critique de cinéma.
‘Eleanor le Grand’
Classification : PG-13, pour les éléments thématiques, certaines vulgarités et des références suggestives.
Durée : 1 heure et 38 minutes
En salles : En version limitée à partir du 27 septembre.
