Publié le 27 septembre 2023 09:18:00. Une affaire de détournement de fonds impliquant des cryptomonnaies a mis en lumière les défis juridiques posés par ces actifs numériques au Chili, alors que les autorités s’efforcent de définir leur place dans le système judiciaire.
- Deux amis d’Antofagasta ont porté plainte après avoir perdu plus de 25 millions de pesos chiliens (environ 30 000 USD) investis dans la cryptomonnaie d’un jeu vidéo.
- Le ministère public chilien confirme que les cryptomonnaies sont de plus en plus utilisées par les organisations criminelles pour transférer des fonds, mais ne constituent pas un crime en soi.
- Les avocats plaident pour une protection juridique équivalente pour les cryptomonnaies, les considérant comme des actifs numériques à part entière.
L’affaire remonte à 2021, lorsque Ra Pastén et JL Correa, deux habitants d’Antofagasta, ont décidé de se lancer dans une entreprise innovante : investir dans les cryptomonnaies, non pas pour les échanger contre de la monnaie traditionnelle, mais pour en tirer profit directement. Ils ont ainsi créé NFT Fenix Games Spa, une société spécialisée dans l’investissement en cryptomonnaie dans le jeu vidéo Axie Infinity. Le principe était simple : en jouant, ils recevaient des récompenses sous forme de cette monnaie numérique.
L’aventure a pris fin brutalement en décembre 2021, lorsque le compte commun des deux associés est apparu inexplicablement vidé. Plus de 25 millions de pesos chiliens – l’équivalent d’environ 30 000 dollars américains – investis dans ces cryptomonnaies, avaient disparu.
Il a fallu attendre 2023 pour que Ra Pastén, assisté de ses avocats Julián Parada et Esteban Olivares, dépose une plainte pour détournement de fonds contre son ancien partenaire. Le retard dans le dépôt de la plainte s’explique par une incertitude juridique fondamentale : la nature même des cryptomonnaies, ces valeurs numériques non réglementées et non soumises aux lois chiliennes, soulevait la question de savoir si un tel acte pouvait être considéré comme un crime devant la justice chilienne.
Pour comprendre l’évolution de la situation, Radio Bío Bío a interrogé le bureau du procureur national sur la présence croissante des cryptomonnaies dans les enquêtes judiciaires chiliennes.
Cryptomonnaies : un monde numérique en pleine expansion
Les cryptomonnaies sont des monnaies numériques qui fonctionnent exclusivement sur Internet. Pour beaucoup, elles représentent un univers nouveau, parfois perçu comme “sombre”, bien qu’elles existent depuis plus de 15 ans. Elles n’ont pas d’existence physique (billets ou pièces) mais se présentent uniquement sous forme d’enregistrements électroniques, basés sur la technologie de la blockchain.
Cette technologie permet d’enregistrer toutes les transactions effectuées sur le réseau de manière sécurisée, publique et immuable. Grâce à cela, les transactions sont entièrement traçables, quel que soit le nombre de transferts d’un actif numérique. En théorie, une cryptomonnaie est donc pratiquement impossible à “perdre”.
Cependant, la principale différence avec la monnaie traditionnelle réside dans le fait que les cryptomonnaies ne sont contrôlées par aucun gouvernement ni banque centrale. Elles ont gagné en popularité au fil des ans, et de plus en plus de commerces acceptent désormais les paiements en cryptomonnaies, intégrant progressivement ces actifs dans différents marchés.
Mais, comme toute avancée technologique facilitant la vie des gens, les cryptomonnaies peuvent également être utilisées à des fins criminelles. C’est précisément ce qui s’est produit dans l’affaire d’Antofagasta, où le suspect a été inculpé pour détournement de fonds.
Criminalité et cryptomonnaies : un outil parmi d’autres
Interrogé par Radio Bío Bío, le bureau du procureur national a précisé que l’utilisation des cryptomonnaies n’est pas un crime en soi. Selon les enquêteurs,
« Comme les transferts d’argent liquide ou bancaires, les cryptomonnaies sont simplement un outil supplémentaire que certaines organisations criminelles utilisent pour déplacer leurs fonds. Cependant, elles sont également utilisées légitimement par de nombreuses personnes, ce n’est donc pas un phénomène exclusivement criminel. »
Ministère public chilien
Dans les cas de blanchiment d’argent, les cryptomonnaies apparaissent généralement en combinaison avec d’autres mécanismes de dissimulation ou de transfert de fonds.
En conclusion, le ministère public estime que
« Les cryptomonnaies sont une modalité de plus : elles peuvent servir à déplacer des fonds illicites ou à escroquer des gens. Il ne s’agit donc pas d’un nouveau phénomène, mais plutôt d’une expression différente de problèmes que nous connaissons déjà dans le domaine pénal. »
Ministère public chilien
Détournement de fonds : une infraction classique, un outil moderne
Dans l’affaire d’Antofagasta, le bureau du procureur a expliqué que
« L’objet du délit est la cryptomonnaie, mais l’infraction est une appropriation indue. Cela pourrait concerner de l’argent, une voiture, des bijoux… le mode opératoire n’est pas différent de celui d’une personne qui aurait les clés pour accéder au compte bancaire d’une entreprise et s’en approprier les fonds. »
Ministère public chilien
Les autorités soulignent que l’utilisation de ces actifs numériques, y compris par les criminels, est en constante augmentation. Cependant, cela ne signifie pas que les cryptomonnaies sont réservées aux activités illégales, ni qu’elles constituent la seule méthode utilisée par les délinquants.
L’avocat du plaignant, Julián Parada, a insisté sur le fait que
« Les cryptomonnaies méritent la même protection juridique pénale que tout bien ayant une valeur monétaire. Le fait qu’elles appartiennent à un marché non réglementé ne donne à personne le droit de les voler, de frauder ou de blanchir de l’argent via ces actifs numériques réels. »
Julián Parada, avocat du plaignant
