Publié le 8 janvier 2026 00:36:00. L’œuvre théâtrale de Juli Zeh, initialement saluée pour son acuité politique avec « Corpus Delicti », continue de susciter l’intérêt, bien que ses pièces ultérieures, rassemblées dans « Good Morning, Boys and Girls », peinent à retrouver le même écho critique et scénique.
- La pièce « Corpus Delicti », créée en 2007, a marqué les esprits par son exploration d’une société soumise à une logique sanitaire extrême.
- Si les pièces suivantes abordent des thèmes contemporains brûlants, elles sont souvent perçues comme des pièces à thèse manquant de nuance et de profondeur psychologique.
- « 203 », une pièce plus récente, se distingue par son atmosphère inquiétante et sa satire d’une élite fortunée déconnectée des réalités sociales.
La carrière théâtrale de Juli Zeh a débuté avec un coup d’éclat. En 2007, la Ruhrtriennale accueillait la première de « Corpus Delicti », une pièce qui marquait le passage de l’écrivaine, déjà reconnue pour ses romans, à l’écriture dramatique. L’œuvre, qui met en scène le procès d’une jeune femme dans un régime obsédé par la santé, a rapidement conquis le public et la critique. Son succès durable témoigne de la pertinence de ses questionnements et de la qualité de son écriture, caractérisée par des dialogues précis et une réflexion sur les enjeux socio-politiques de son époque.
La pandémie de Covid-19 a paradoxalement renforcé l’actualité de « Corpus Delicti », faisant écho aux débats sur les libertés individuelles et les mesures sanitaires. Le roman éponyme, adapté par Juli Zeh de sa propre pièce, est même devenu une lecture obligatoire dans certaines écoles.
Cependant, les pièces qui ont suivi « Corpus Delicti », regroupées dans le volume « Good Morning, Boys and Girls », n’ont pas rencontré le même succès. Créées entre 2009 et 2012, elles ont rarement dépassé les scènes secondaires et ont été peu reprises. Cette situation s’explique peut-être par la manière parfois trop directe et didactique dont Juli Zeh aborde les questions politiques.
« Le Cactus », présentée en 2009 au Volkstheater de Munich, en est un exemple frappant. La pièce explore des thèmes sensibles tels que la lutte contre le terrorisme, l’islamophobie, le racisme et le sexisme, notamment au sein des forces de l’ordre. L’image du cactus, au centre de l’intrigue, est à prendre au sens littéral : il s’agit de la « menace » interpellée par les forces de l’ordre.
Les personnages sont esquissés de manière schématique : Cem, un agent de patrouille d’origine immigrée, un peu naïf ; Susi, une stagiaire de police confrontée au sexisme ambiant ; et Jochen Dürrmann, directeur des opérations du GSG9, qui s’en prend violemment au cactus. Ce dernier, dans un accès de colère, déclare :
« Vous vous moquez de nous pour notre tolérance, notre acceptation et nos absurdités. Et puis l’État de droit ! Le magasin libre-service le plus pur. La démocratie n’a rien à foutre, il suffit de savoir comment l’exploiter. C’est pour ça que tu te tais. C’est pourquoi vous restez ici au garde-à-vous jusqu’à ce que nous devions vous laisser partir à un moment donné. Et puis vous courez d’un endroit à l’autre et dites que nous vous avons forcé à rester debout pendant des heures, les bras levés, peut-être sous des lumières vives et sans café. La police est xénophobe. Et boum, on nous siffle en retour. (En colère) Vous vous moquez de nous ! Vous pensez que nous n’avons pas de queue ! Vous vous sentez bien parce que vous jouez à des super combattants. (Crie soudain) Mais ce n’est pas comme ça que ça marche ! Personne ne vous oblige à rester debout ! Nous ne sommes pas en Egypte ici ! »
Jochen Dürrmann, responsable des opérations du GSG9 dans “Le Cactus” de Juli Zeh
Juli Zeh interroge ainsi les limites de l’action des forces de l’ordre au nom de la sécurité, mais le recours à des dialogues caricaturaux et à une situation absurde tend à amoindrir la portée de cette questionnement.
Dans « Yellow Line », une vache tombant du ciel en Méditerranée déclenche une crise diplomatique. La pièce, bien que plus complexe dans sa construction, reste une pièce à thèse, où les personnages servent de porte-parole aux idées de l’auteure. Juli Zeh ne laisse pas la place à l’interprétation, mais impose plutôt une vision du monde.
« Good Morning, Boys and Girls », une pièce sur une fusillade dans une école, souffre des mêmes travers. Le tireur, stéréotypé, est présenté comme un joueur de jeux vidéo violent, un marginal et en proie à une crise identitaire.
« Tu sais ce qui m’énerve ? On ne peut plus rien faire la première fois. Tout est déjà là. Nos ancêtres faisaient la fête. Pour nous, la seule option est le karaoké. Nous nous levons tous les matins pour chanter une chanson que quelqu’un d’autre a écrite pendant que la musique sort de la cassette. »
Même la mélancolie adolescente ne parvient pas à convaincre pleinement. Néanmoins, le personnage central de cette pièce pourrait offrir un potentiel dramatique intéressant.
Seule « 203 » se démarque par son atmosphère plus sombre et inquiétante. La pièce met en scène quatre personnages enfermés dans une pièce, dans un décor qui soulève des questions troublantes. Caméra cachée ? Asile psychiatrique ? Surveillance antiterroriste ? Thomas, le nouveau venu, se pose les mêmes interrogations. Les autres détenus le traitent comme un membre de leur famille, et il finit par jouer le jeu, se persuadant qu’il est l’auteur d’un roman à succès intitulé « 203 ».
« Thomas : “Un monde décadent dominé par l’argent. Une petite élite qui s’enrichit de plus en plus, mais aussi de plus en plus ennuyée. D’un autre côté, il y a des problèmes sociaux, les prisons sont pleines, plus personne ne sait quoi faire des personnes en garde à vue.” (…)
Betty : “Na et ?”
Thomas : “Il faut mettre deux et deux ensemble. Transformer les prisons en fermes d’engraissement et élever des rôtis gras pour les super riches. Le coup de pouce ultime pour la fête ultime. Génial, non ?” »
L’idée d’une élite fortunée réduisant l’humanité à du bétail est terrifiante, d’autant plus que les personnages de « 203 » évoquent cette dystopie avec une nonchalance déconcertante. Leur réalisme contribue à l’impact de la pièce.
En conclusion, même si Juli Zeh aborde des thèmes majeurs de notre époque dans ses pièces, elles laissent souvent le spectateur sur sa faim. La littérature semble sacrifiée sur l’autel d’une ambition politique trop ostentatoire.
