Les recommandations en matière de dépistage du cancer du sein aux États-Unis sont au cœur d’un débat vif, après que le groupe de travail américain sur les services de prévention (USPSTF) a revu ses directives. Ce changement de politique, qui consiste à espacer les mammographies et à abaisser l’âge de début du dépistage, suscite l’inquiétude de nombreux spécialistes qui craignent une augmentation du nombre de décès évitables.
Jusqu’à récemment, l’USPSTF encourageait les femmes à effectuer des mammographies régulières à partir de 40 ans, mais ces recommandations ne s’appliquaient pas à toutes. En conséquence, de nombreuses femmes ne recevaient un diagnostic que lorsqu’elles détectaient elles-mêmes des anomalies, comme des bosses, un épaississement, un gonflement ou un écoulement mamelonnaire inhabituel.
Suite à l’examen de nouvelles données, l’USPSTF a abaissé l’âge de début du dépistage à 40 ans. Cependant, au lieu de recommander des mammographies annuelles, le groupe préconise désormais un examen tous les deux ans. Cette modification a provoqué des réactions négatives de la part de certains experts.
« Des données probantes solides démontrent que le dépistage annuel à partir de 40 ans permet de sauver le plus grand nombre de vies », explique Aviva O’Connell, spécialiste de l’imagerie mammaire au centre médical de l’université de Rochester, dans l’État de New York. « Si nous retardons le dépistage jusqu’à 50 ans et que nous ne prescrivons qu’un examen tous les deux ans, au moins 100 000 femmes mourront du cancer du sein. »
Le docteur Shah partage cet avis, soulignant l’importance d’un dépistage précoce pour les cancers agressifs : « Nous voulons commencer le dépistage plus tôt parce que ces cancers sont plus agressifs. Nous ne voulons pas attendre deux ans. »
D’autres médecins s’inquiètent des conséquences potentielles sur la couverture d’assurance et l’équité en matière de santé. Aux États-Unis, la loi sur les soins abordables (Affordable Care Act) exige que toutes les compagnies d’assurance maladie couvrent intégralement le coût des mammographies de dépistage recommandées. Si certains régimes peuvent maintenir une couverture complète pour les mammographies annuelles à partir de 40 ans, d’autres pourraient passer à une couverture bisannuelle, ce qui serait conforme à la loi.
Toma Samantha Omofoye, radiologue spécialiste du sein au MD Anderson Cancer Center de l’université du Texas, met en garde contre un problème majeur d’équité en matière de santé : « Les disparités en matière de cancer sont dues à des problèmes plus larges qui affectent l’ensemble des soins de santé. C’est pourquoi l’accès à des mammographies de dépistage précoces et fréquentes est essentiel pour réduire ces disparités. » Elle ajoute : « Les femmes de couleur sont beaucoup plus susceptibles de développer un cancer du sein, d’être diagnostiquées à un stade plus avancé et de mourir de la maladie. Cette absence de couverture pourrait aggraver la situation. »
Par ailleurs, la généralisation de la mammographie a mis en évidence les difficultés liées aux seins denses. Les femmes ayant des seins denses, souvent les plus jeunes, ont davantage de tissu fibreux et conjonctif, qui apparaît en blanc sur les mammographies, rendant ainsi plus difficile la détection des tumeurs.
« Les seins denses ne sont pas un problème en soi, mais ils compliquent l’identification des tumeurs potentielles », explique Shah. C’est pourquoi les médecins encouragent de plus en plus les femmes ayant des seins denses à subir des examens d’imagerie supplémentaires, tels que l’IRM et l’échographie, en complément de leurs mammographies annuelles.
Des scientifiques travaillent également à développer de nouvelles technologies de dépistage plus accessibles. Canan Dagdeviren, ingénieure au Media Lab du MIT, a conçu un appareil à ultrasons portable que les femmes pourraient utiliser avec leur soutien-gorge. L’idée lui est venue au chevet de sa tante, décédée d’un cancer du sein détecté trop tard, entre deux mammographies semestrielles.
« Les femmes pourraient utiliser cet appareil tous les mois, toutes les semaines, voire tous les jours, car l’échographie ne prend qu’une ou deux minutes », explique Dagdeviren. « Une détection précoce est la clé de la survie. Nos calculs montrent que cette technologie pourrait potentiellement sauver 12 millions de vies par an dans le monde. » Elle envisage également d’appliquer cette technologie à la détection d’autres types de cancers, comme celui de la prostate.
Malgré les progrès technologiques, Aviva O’Connell insiste sur l’importance de la vigilance personnelle : « Il est essentiel de connaître son propre corps et d’être attentive aux changements. Il faut savoir ce qui est normal pour soi afin de remarquer si quelque chose a changé. »
