Publié le 11 janvier 2026 à 22h21. Hessy Levinsons Taft, une femme dont l’enfance a été marquée par une image inattendue sur la couverture d’un magazine nazi, est décédée à l’âge de 91 ans. Son histoire, à la fois ironique et troublante, révèle les mécanismes de la propagande nazie et les destins croisés de ceux qui y ont été pris.
Hessy Levinsons Taft s’est éteinte cette semaine, a annoncé sa famille. Enfant, elle avait été photographiée pour la couverture d’un magazine de propagande nazie allemand, Sonne ins Haus. Les nazis la considéraient comme « l’incarnation de la race aryenne », ignorant qu’elle était d’origine juive.
Née à Berlin en 1935, Hessy Levinsons Taft était la fille de parents juifs originaires de Lettonie. À l’âge de six mois, sa mère et sa tante l’ont emmenée dans un studio photographique professionnel. Un photographe renommé à Berlin y réalisa plusieurs clichés de la petite fille.
Ce photographe participa ensuite à un concours organisé dans le but de désigner « le plus beau bébé allemand ». La photo gagnante devait orner la couverture du magazine familial nazi Sonne ins Haus. Sans en informer la famille de Hessy, il soumit plusieurs clichés, dont celui de la fillette.
Choisi par Goebbels
Le vainqueur du concours fut choisi par Joseph Goebbels, ministre de la Propagande et figure de proue du régime nazi. Parmi une centaine de candidatures, c’est la photo de Hessy Levinsons Taft qui fut sélectionnée. Son portrait apparut non seulement sur le magazine, mais également sur des cartes postales, des publicités pour vêtements de bébés et fut affiché dans de nombreux foyers. Ses parents ne découvrirent cette utilisation qu’à l’approche de son premier anniversaire.
Choquée, la mère de Hessy se rendit chez le photographe, qui connaissait l’origine juive de la fillette. Il lui expliqua le déroulement du concours et son choix. « Je voulais me faire le plaisir de cette blague », confia-t-il. « Et j’avais raison. Parmi tous les bébés, c’est celui-ci qu’ils ont choisi, comme l’enfant aryen parfait », se souvenait Hessy Levinsons Taft dans une interview accordée en 1990 au Musée américain de l’Holocauste.
Craignant que Hessy ne soit reconnue, ses parents la gardèrent autant que possible à l’intérieur. Même lorsqu’elle grandit et commença à parler, ils restèrent sur leurs gardes. « J’avais peur de donner mon nom », raconta-t-elle.
« Je peux en rire maintenant, mais si les nazis avaient su qui j’étais, je ne serais pas en vie aujourd’hui. »
Hessy Levinsons Taft, interview au journal allemand Bild en 2014
La famille quitta l’Allemagne nazie en 1938, après l’arrestation du père de Hessy par les SS. Bien que libéré, il décida immédiatement de partir avec sa famille. Ils s’installèrent d’abord à Paris, avant de devoir fuir à nouveau au début de la guerre. Ils finirent par trouver refuge aux États-Unis, via Cuba. Sa famille proche survécut à l’Holocauste, mais presque tous ses proches en Lettonie périrent durant le conflit.
Un secret gardé pendant des décennies
Hessy Levinsons Taft garda son histoire secrète pendant des décennies, jusqu’à ce que Gertrude Schneider, une survivante de l’Holocauste, en fasse mention dans un livre publié en 1987. « L’histoire que je veux raconter n’est pas une histoire de tragédie. C’est une histoire d’ironie », écrivit-elle.
En 2014, elle raconta également son histoire au journal allemand Bild. « Je peux en rire maintenant, mais si les nazis avaient su qui j’étais, je ne serais pas en vie aujourd’hui », déclara-t-elle. Elle exprima également un « profond respect » pour le photographe.
Interrogée sur ses sentiments à l’idée d’être le « modèle de la race aryenne » en tant que bébé juif, elle répondit : « Je ressens une petite vengeance, une bonne vengeance. »
Elle conserva trois exemplaires du magazine, rapporte le New York Times. L’un fut offert au Musée de l’Holocauste aux États-Unis et un autre au Musée de l’Holocauste Yad Vashem en Israël. Elle garda le dernier exemplaire pour ses enfants. Elle est décédée chez elle à San Francisco.
Pour en savoir plus sur la manière dont les nazis ont utilisé les images comme outil de propagande, regardez cette vidéo.
