Publié le 15 novembre 2025 à 10h47. Des soulèvements populaires, de Madagascar au Népal en passant par le Pérou, témoignent d’une vague de contestation portée par la génération Z, mais la traduction de cette colère en changements politiques durables s’avère complexe et souvent décevante.
- La génération Z, frustrée par la corruption et les inégalités, utilise les réseaux sociaux pour organiser des mouvements sans leader.
- Ces protestations ont déjà conduit à la chute de trois gouvernements, mais les résultats concrets sont souvent en deçà des attentes.
- L’analyse de l’épisode chilien de 2019 révèle une difficulté à décrypter les causes profondes de la contestation et à transformer la colère en réformes durables.
Six ans après les émeutes sociales qui ont secoué le Chili et réclamé une nouvelle Constitution, le pays est confronté à un constat amer : allumer la flamme de la contestation est plus facile que de traduire les revendications en transformations réelles. Une leçon que semble confirmer l’expérience de la génération Z, qui a déjà fait tomber des gouvernements en Asie, en Afrique et en Amérique latine, mais peine à imposer un changement profond.
L’analyste Cristóbal Bellolio, professeur de théorie politique à l’École de gouvernement de l’Université Adolfo Ibáñez, estime que le Chili n’a pas encore réussi à comprendre pleinement ce qui s’est passé en 2019.
“L’explosion n’a jamais été correctement codifiée,”
Cristóbal Bellolio, professeur de théorie politique
Il souligne la multiplicité des revendications, la diversité des acteurs et l’absence d’une voix commune, rendant difficile l’interprétation du phénomène.
Selon Bellolio, l’erreur a été de considérer l’explosion sociale comme un mouvement socialiste ou anticapitaliste. Il la décrit plutôt comme une manifestation populiste, une colère dirigée contre les élites, indépendamment des clivages politiques.
“L’épidémie a mis l’élite chilienne sur le banc des accusés pour avoir kidnappé les bénéfices du progrès.”
Cristóbal Bellolio, professeur de théorie politique
Cette fureur, dépourvue de cohérence idéologique, s’est exprimée à travers des revendications variées, allant de la justice sociale à la baisse du prix des carburants, unissant tous ceux qui se sentaient lésés par le système.
L’échec des tentatives de réforme constitutionnelle au Chili illustre cette difficulté à transformer la colère en solutions durables. Le premier projet, qualifié de « Constitution la plus progressiste de la planète », s’est heurté à un rejet massif de la population. La seconde tentative, dominée par la droite, a subi le même sort. Même Gabriel Boric, issu de la contestation étudiante, a découvert qu’il était plus facile de mobiliser les foules que de mettre en œuvre des politiques concrètes.
L’expérience récente d’autres pays, comme le Népal, Madagascar et le Pérou, confirme cette tendance. Au Népal, une contestation déclenchée par une tentative de censure des réseaux sociaux a dégénéré en un soulèvement populaire qui a conduit à la démission du Premier ministre et à l’élection d’un nouveau dirigeant par le biais de la plateforme Discord. Cependant, cette utopie numérique s’est rapidement effondrée, les manifestants se plaignant de ne plus être consultés. La police a annoncé l’arrestation de 423 personnes liées au soulèvement au cours des deux derniers mois.
À Madagascar, où plus de la moitié de la population a moins de 30 ans, les manifestations contre les coupures d’eau et d’électricité ont fait 22 morts et plus de 100 blessés. La pression populaire a contraint le président à dissoudre son gouvernement et à fuir le pays, mais un colonel de l’armée a profité du chaos pour prendre le pouvoir et instaurer un conseil militaire pour une durée de 18 mois à deux ans. Le président aurait fui le pays dans un avion militaire français.
Au Pérou, qui a connu sept présidents au cours de la dernière décennie, les manifestations de la génération Z, initialement motivées par le rejet d’une réforme des retraites et la colère face à l’insécurité, ont conduit au limogeage de Dina Boluarte, qualifiée de “présidente la plus impopulaire du monde”. Cependant, le Congrès, qui détient le pouvoir réel, a immédiatement nommé l’un de ses dirigeants comme président par intérim, garantissant ainsi la continuité de la coalition autoritaire au pouvoir.
Steven Feldstein, expert du Carnegie Endowment for International Peace, souligne que ces révoltes s’inscrivent dans une tendance mondiale. Selon lui, les réseaux sociaux sont efficaces pour mobiliser les gens lors de la « première phase » des mouvements, mais peinent à créer une structure politique stable à long terme.
L’exemple du Printemps arabe, quinze ans après le début des soulèvements, est particulièrement éloquent. Les rêves de démocratie de millions de jeunes qui ont risqué leur vie pour défier des régimes autoritaires restent largement insatisfaits. L’expérience démocratique en Égypte a été de courte durée, et l’ancien régime est revenu au pouvoir. Les chutes de Kadhafi et de Saleh ont plongé la Libye et le Yémen dans le chaos, tandis que la Syrie est déchirée par une guerre civile sanglante. Donald Trump a même reçu Ahmad al-Sharaa, un ancien jihadiste qui a renversé Al-Assad, au Bureau Ovale, illustrant l’ampleur du revirement.
Comme l’a souligné Cristóbal Bellolio, l’épuisement émotionnel sans récompense est le bilan le plus lourd de ces soulèvements. La promesse implicite de changement n’a pas été tenue, laissant derrière elle un sentiment de frustration et de désillusion.
