Publié le 16 novembre 2023. L’ordre économique mondial, fondé sur la coopération multilatérale depuis la Seconde Guerre mondiale, est aujourd’hui confronté à des remises en question majeures, notamment par une politique américaine de plus en plus protectionniste. Une conférence internationale à Princeton a rassemblé des experts pour réfléchir à l’avenir du multilatéralisme.
- Les États-Unis s’éloignent des structures multilatérales, privilégiant les intérêts nationaux et le protectionnisme.
- Les économistes s’inquiètent des conséquences à long terme de cette stratégie, estimant qu’elle sape les fondements de la prospérité.
- L’Europe, fortement dépendante du commerce international, doit élaborer des stratégies pour préserver l’ordre économique international.
L’idée que la coopération internationale, basée sur des règles équitables pour tous, est préférable à l’isolement et aux privilèges accordés à certains partenaires est aujourd’hui mise à l’épreuve. C’est le constat qui ressort d’une conférence internationale organisée en octobre dernier sur le campus de Princeton, aux États-Unis, par le Ludwig Erhard Forum.
Des économistes de renom, issus d’universités américaines telles que Princeton, Cornell et Stanford, ainsi que de la London School of Economics et de différents groupes de réflexion, ont participé à ces échanges, animés par le professeur Stefan Kolev et une délégation allemande. Cette initiative a été rendue possible grâce à l’engagement des professeurs Harold James et Markus Brunnermeier de Princeton, qui entretiennent un lien étroit avec l’héritage de Ludwig Erhard.
Les participants ont discuté des défis liés au maintien des avantages des marchés libres à l’échelle mondiale, dans un contexte de tensions croissantes et de remise en question de l’ordre établi. Le thème central de la conférence, intitulé « La résilience géo-économique du multilatéralisme : pouvoir pour quelques-uns ou prospérité pour tous ? », soulignait l’enjeu crucial de la coopération internationale pour assurer une croissance économique durable et équitable.
Ludwig Erhard, figure emblématique de l’économie sociale de marché allemande, considérait l’économie comme un système indissociable du contexte international. Pour lui, la concurrence devait être un moteur de prospérité, mais uniquement dans un cadre garantissant la confiance et la stabilité. Cette approche a contribué au « miracle économique » allemand d’après-guerre et a influencé la construction de l’ordre économique international après 1945, avec la création d’institutions telles que le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
Aujourd’hui, cette vision est confrontée à des vents contraires. Les États-Unis, autrefois champions du libre-échange, se détournent de plus en plus des structures multilatérales, sous l’impulsion notamment de l’administration Trump. Cette tendance, largement soutenue par la classe politique américaine, se traduit par une priorité accordée aux intérêts nationaux et une recrudescence des mesures protectionnistes, perçues comme une solution miracle aux problèmes économiques du pays.
Les économistes réunis à Princeton s’accordent à dire qu’une telle stratégie est contre-productive à long terme. Ils estiment que la force économique repose sur l’ouverture, la fiabilité et la confiance mutuelle, et non sur des avantages à court terme obtenus par des mesures protectionnistes.
« Un monde dans lequel chacun ne cherche que son propre bénéfice affaiblit l’ensemble. Un monde qui respecte des règles communes crée de l’innovation et de la stabilité. »
Ludwig Erhard
Ludwig Erhard aurait considéré cette évolution comme un retour en arrière. Il était convaincu que les marchés ne peuvent fonctionner efficacement que s’ils reposent sur des règles claires et applicables à tous. Sans confiance dans l’ordre établi et le respect des contrats, la concurrence risque de devenir destructrice. Ce principe s’applique aussi bien à l’échelle nationale qu’internationale.
Ces évolutions sont particulièrement préoccupantes pour l’Europe, qui a largement bénéficié de l’ouverture des marchés mondiaux. L’Allemagne, en particulier, a pris l’habitude de cette situation et doit désormais se préparer à un contexte plus incertain. Il est impératif d’élaborer des stratégies pour préserver les fondements de l’ordre économique international et d’adapter les institutions existantes aux nouvelles réalités.
L’OMC, par exemple, a joué un rôle crucial dans la promotion du libre-échange et la résolution des différends commerciaux, mais elle est aujourd’hui paralysée par des blocages et des règles obsolètes. De plus en plus de pays se tournent vers des accords bilatéraux ou régionaux, ce qui conduit à une fragmentation du commerce mondial et à des privilèges accordés à certains partenaires. Ces accords peuvent être plus rapides à négocier, mais ils rendent le système plus complexe et affaiblissent la vision d’un ensemble de règles mondiales unifiées.
Une relance de l’OMC semble peu probable à court terme, en raison des tensions géopolitiques, notamment la rivalité entre les États-Unis et la Chine. Cependant, face aux défis mondiaux tels que le changement climatique, les crises sanitaires et les perturbations des chaînes d’approvisionnement, de nombreux acteurs reconnaissent la nécessité de trouver des solutions communes. Des réformes de l’OMC, notamment l’adoption de règles de vote à la majorité et la modernisation des procédures de règlement des différends, pourraient être envisagées, mais leur mise en œuvre se heurte au principe de l’unanimité.
Une alternative pourrait consister à créer des « coalitions de volontaires », des alliances commerciales regroupant des pays partageant les mêmes valeurs et les mêmes intérêts. Une autre option, plus radicale, serait de diviser le monde en blocs économiques plus importants, avec une intégration interne forte et des flux commerciaux contrôlés entre les blocs. Une telle organisation, réduite à une douzaine de membres, pourrait être plus à même de maintenir un dialogue fondé sur des règles, malgré les divergences de vues et les différences de systèmes politiques.
Ces questions ont été au cœur des discussions à Princeton, qui devraient déboucher sur la publication d’un « Mémorandum de Princeton sur l’avenir du multilatéralisme », destiné à alimenter de nouvelles réflexions et à impulser un débat constructif.
La pensée de Ludwig Erhard offre des pistes de réflexion précieuses. Son économie sociale de marché était fondée sur des principes de modération, de responsabilité et de partenariat. Le multilatéralisme est l’expression internationale de ces mêmes valeurs. Les deux reposent sur l’idée que la liberté a besoin de règles, que la concurrence a besoin de confiance et que la prospérité dépend de la coopération.
L’Europe, qui a toujours été un fervent défenseur du multilatéralisme, doit s’y tenir d’autant plus résolument, non pas par conviction morale, mais par intérêt propre. L’avenir de la prospérité dépend du maintien d’une économie mondiale ouverte et fondée sur des règles. Quiconque renonce à ce modèle risque de perdre bien plus que des marchés : il risque de perdre le fondement même de sa liberté.
Pour en savoir plus :
Professeur Dr hc mult. Roland Koch est président de la Fondation Ludwig Erhard depuis novembre 2020. Ancien ministre-président de Hesse (1999 à 2010), il a pour mission de défendre les principes de liberté dans les affaires et la politique, ainsi que de promouvoir l’économie sociale de marché. La fondation est indépendante des partis politiques et reconnue d’utilité publique. Plus d’informations
