Publié le 28 octobre 2025 07:01:00. Le choix d’un nouvel avion de combat par l’Ukraine, qui s’est porté sur le Gripen suédois pour sa capacité à opérer dans des conditions extrêmes, relance le débat au Portugal sur le remplacement de sa flotte de F-16 et interroge sa dépendance vis-à-vis des États-Unis.
- L’Ukraine a signé une lettre d’intention pour acquérir jusqu’à 150 chasseurs JAS Gripen E, en raison de leur robustesse, de leur capacité à décoller d’autoroutes et de leur radar avancé.
- Ce choix ukrainien pousse le Portugal à reconsidérer son option privilégiée, le F-35 américain, face aux incertitudes géopolitiques et aux pressions pour une plus grande autonomie stratégique européenne.
- Des fabricants, notamment américains et suédois, courtisent l’industrie aéronautique portugaise pour obtenir des contrats liés à la production et à la maintenance des futurs avions de combat.
Alors que l’Ukraine se prépare à renforcer ses défenses aériennes avec l’acquisition de chasseurs suédois, le Portugal se retrouve à un carrefour stratégique. La décision de Kiev de privilégier le Gripen, un appareil conçu pour la guerre asymétrique et capable d’opérer dans des conditions de conflit intense, met en lumière les enjeux de souveraineté et de diversification des sources d’armement.
Le JAS Gripen E, dernière version de l’avion de combat Saab, se distingue par sa capacité à décoller et atterrir sur des routes ordinaires, une caractéristique cruciale dans un pays où les infrastructures militaires pourraient être ciblées. Son radar de pointe et sa capacité à brouiller les systèmes ennemis lui confèrent un avantage significatif sur le champ de bataille.
« La polyvalence de ces avions est très utile pour l’Ukraine. Le Gripen est un avion très robuste avec une maintenance simple et un fonctionnement associé. Pour un pays en guerre comme l’Ukraine, où l’on voit la Russie bombarder n’importe quel point de son territoire, cette capacité de dispersion est fondamentale »
Lieutenant-général Rafael Martins, ancien commandant de l’armée de l’air
Conçu initialement pour répondre à la menace d’une invasion par un ennemi supérieur en nombre, le Gripen a été pensé pour la guerre asymétrique. Sa capacité à être rapidement réarmé et remis en service, même sur une simple autoroute, en fait un atout précieux dans un contexte de conflit élevé. L’Ukraine, confrontée à une agression russe, voit dans cet appareil une solution adaptée à ses besoins.
Le choix ukrainien n’est pas sans conséquences pour le Portugal, qui doit décider du remplacement de sa flotte de F-16 vieillissants. L’armée de l’air portugaise (FAP) avait initialement opté pour le F-35, un appareil de cinquième génération produit par Lockheed Martin. Cependant, les récentes déclarations de Donald Trump, remettant en question l’engagement américain envers l’OTAN, ont incité le ministre de la Défense, Nuno Melo, à envisager d’autres options.
Selon Nuno Melo, “le monde a changé” et il est nécessaire de “réfléchir aux meilleures options”, y compris celles issues de la production européenne. Il avait d’ailleurs évoqué la possibilité de reconsidérer l’achat du F-35 en mars 2025.
Le ministère de la Défense n’a pas souhaité commenter l’état d’avancement du processus décisionnel ni confirmer si le F-35 reste la seule option sur la table.
Le Portugal pourrait également envisager une flotte mixte, à l’instar du Canada, qui étudie la possibilité de combiner des F-35 américains avec des Gripen suédois. Cette solution permettrait de diversifier les sources d’armement et de réduire la dépendance vis-à-vis des États-Unis.
L’enjeu dépasse le simple aspect militaire. Le secteur de la défense représente des milliards d’euros, et les fabricants, américains et suédois, se livrent une compétition acharnée pour obtenir des contrats. Lockheed Martin a ainsi signé un accord avec l’AED Cluster, un groupe d’entreprises portugaises du secteur de la défense, pour impliquer l’industrie locale dans la production et la maintenance du F-35. De son côté, Saab a présenté ses offres à l’industrie portugaise et a signé des protocoles d’accord avec OGMA et Critical Software.
Le ministre Nuno Melo a souligné la nécessité d’une plus grande intégration entre la politique de défense et l’économie. L’exemple du Brésil, où Saab a établi une ligne de production complète et un centre de développement technologique, illustre les avantages d’une collaboration étroite entre les fabricants et les pays utilisateurs.
Pour les experts, comme le lieutenant-général Rafael Martins, le F-35 représente un “bond quantique” en termes de capacités technologiques. Son invisibilité aux radars et son logiciel sophistiqué en font un appareil de pointe. Cependant, son coût élevé et sa complexité pourraient constituer un obstacle pour un pays comme le Portugal.
« Le casque d’un pilote de F-35 coûte à lui seul environ 400 mille euros. Pourquoi ? Parce qu’ils permettent au pilote, s’il baisse les yeux, de voir non pas le sol du cockpit, mais plutôt le terrain sous l’avion. Pour exploiter une flotte de 5ème génération, il faut toute une culture et une infrastructure pour accompagner le processus. C’est presque une métamorphose, un pas de géant pour l’armée de l’air qui la fera fonctionner »
Lieutenant-général Rafael Martins, ancien commandant de l’armée de l’air
Le choix final dépendra de la vision stratégique du gouvernement portugais. Faut-il privilégier l’alliance avec les États-Unis ou renforcer l’autonomie stratégique de l’Europe ?
« Le point fondamental est le suivant : quelle est notre intention stratégique ? Où voulons-nous que se situe notre principale compatibilité ? Dans l’alliance avec les États-Unis ou dans le renforcement de l’Union européenne ? »
Diana Soller, spécialiste des relations internationales
Opter pour le Gripen, plus économique et susceptible de générer des retombées industrielles, pourrait être un choix courageux, mais il pourrait également entraîner des tensions avec Washington. Le Portugal se trouve donc à un moment crucial de son histoire militaire, devant peser les avantages et les inconvénients de chaque option avant de prendre une décision qui aura des conséquences à long terme.
