Publié le 5 novembre 2025 à 02h23. La campagne de Luc Rabouin pour la mairie de Montréal a été marquée par des attaques personnelles et un manque de contact avec les préoccupations des électeurs, contribuant à sa défaite face à Soraya Martinez Ferrada et au recul de Projet Montréal dans l’opposition.
- La campagne de Luc Rabouin a été entachée par des attaques contre ses adversaires, notamment Soraya Martinez Ferrada.
- Projet Montréal a été perçu comme arrogant et déconnecté des réalités vécues par les Montréalais.
- La défaite de Rabouin s’accompagne de pertes importantes pour Projet Montréal au conseil municipal.
La conférence de presse donnée par Luc Rabouin, entouré de son équipe, pour dénoncer Soraya Martinez Ferrada comme « opportuniste » illustre parfaitement le tournant fatal de sa campagne. L’accusation portait sur le fait qu’elle ait quitté son poste au sein du Cabinet libéral fédéral en février, alors que le gouvernement semblait fragilisé.
Cette offensive, jugée de mauvais goût, contrastait fortement avec l’image que Rabouin tentait de projeter, celle d’un candidat « pas issu du monde politique ». Sa numéro deux, la mairesse sortante de Côte-des-Neiges—Notre-Dame-de-Grâce, Gracia Kasoki Katahwa, a enfoncé le clou en déclarant que Martinez Ferrada « n’a pas de valeurs ».
Cette rhétorique, empreinte de suffisance, rappelait les travers de l’administration sortante de Valérie Plante, laissant entendre que toute divergence d’opinion équivalait à un défaut de caractère. Un message texte, diffusé par un membre du parti, tentait de justifier cette attitude en affirmant que Projet Montréal incarnait toujours les « valeurs progressistes, écologiques et féministes » avec le « leadership pragmatique et réaliste » de Rabouin. Une contradiction flagrante, selon laquelle dénigrer une femme pour un choix de carrière politique serait compatible avec des valeurs féministes.
Cette stratégie s’est avérée contre-productive. Les attaques personnelles, qui ont caractérisé l’ensemble de la campagne, ont notamment visé à remettre en question le lien de Martinez Ferrada avec Montréal, en soulignant qu’elle avait récemment déménagé de Longueuil et n’était pas encore inscrite sur les listes électorales. Rabouin a même insinué qu’elle n’était pas une véritable Montréalais. Cette thématique a été reprise par la suite par son parti.
D’autres figures politiques ont également été la cible d’attaques. Au début de la campagne, Valérie Plante a ravivé une vieille allégation d’agression sexuelle concernant Craig Sauvé, chef de Transition Montréal, une affaire qui avait déjà fait l’objet d’une enquête sans donner lieu à des accusations. Selon le Montreal Gazette, Plante a déterré cette allégation. Des rumeurs ont également circulé selon lesquelles Julie Bélanger, ancienne directrice de campagne de Projet Montréal, était qualifiée de « toxique » après avoir rejoint l’équipe de Sauvé. La Presse rapportait que Bélanger avait quitté le parti dans un contexte de tensions.
Projet Montréal craignait, à juste titre, que Transition Montréal ne lui fasse perdre des électeurs progressistes. Les 8,5 % des voix obtenues par Sauvé ont probablement contribué à priver Rabouin de la victoire. Paradoxalement, Projet avait besoin de Sauvé, un communicateur efficace et bien ancré dans la population, ainsi que de Bélanger, dont le sens politique aurait pu tempérer les excès de la campagne.
À l’approche du scrutin, Rabouin a mis en garde les électeurs contre un « virage à droite » si Martinez Ferrada était élue. Il affirmait qu’elle entraînerait un « virage à droite » pour Montréal. Cette affirmation, peu crédible, a été perçue comme une tentative désespérée de mobiliser l’électorat de gauche. Martinez Ferrada, ancienne libérale de Trudeau, se décrit plutôt comme une « progressiste pragmatique ».
Les propositions concrètes de Projet Montréal ont été éclipsées par cette campagne négative. Certains observateurs estiment que le problème résidait dans le manque d’enthousiasme suscité par le programme de Rabouin. Pour l’électeur moyen, cette accumulation de critiques était déplaisante et déconnectée des préoccupations réelles.
L’attitude paternaliste et moralisatrice qui avait caractérisé les années Plante a contaminé Rabouin et l’ensemble du caucus de Projet Montréal, les aveuglant sur leurs propres faiblesses. Ils ont été pris de court par l’émergence d’une candidate crédible à la tête d’Ensemble Montréal, bouleversant les prévisions initiales. Le Montreal Gazette soulignait que la course à la direction de Projet Montréal s’animait.
Rabouin a commis l’erreur de rester au sein du comité exécutif de Plante après avoir remporté la course à la direction de Projet Montréal, au lieu de se démarquer et de prendre ses distances avec une maire dont la popularité était en déclin. Il aurait dû se concentrer sur le porte-à-porte et la rencontre des électeurs du Plateau-Mont-Royal, où il a été maire d’arrondissement.
C’est là le talon d’Achille de Projet Montréal : une incapacité à accepter les critiques et une déconnexion avec la réalité du terrain. Ils n’ont pas su anticiper le désir de changement des Montréalais. Rabouin proposait une simple continuation des politiques de Plante, avec quelques ajustements cosmétiques. Il n’avait pas de réponse aux aspirations des électeurs, si ce n’est de remettre en question les « valeurs » de ses adversaires.
Malgré son honnêteté et sa compétence en tant qu’administrateur, Rabouin n’a pas réussi à convaincre les électeurs. Ses attaques et ses accusations étaient en contradiction avec son image de personne bienveillante et avec les idéaux du parti. L’ensemble de la stratégie de campagne a été un échec.
Le slogan « Maire du 514, pas du 450 » a semé la division. Rabouin a ainsi délimité un territoire, aliénant les habitants des autres municipalités de la région métropolitaine, qui se considèrent souvent comme des Montréalais à part entière. Il a grandi à Blainville, ce qui rend cette rhétorique d’autant plus paradoxale.
Une vidéo sur les réseaux sociaux dans laquelle Rabouin se faisait appeler « Gino » en portant un gilet de travail et en tentant de réparer un support Bixi a également suscité des réactions négatives. Cette caricature de l’ouvrier italien n’a pas été comprise par tous les Montréalais, en particulier ceux qui ne sont pas familiers avec la culture québécoise.
En acceptant sa défaite, Rabouin a assumé « l’entière responsabilité » du résultat et a annoncé sa démission de la direction du parti. Plusieurs autres candidats de Projet Montréal ont également perdu leur siège ou étaient en danger dans les arrondissements où le parti avait réalisé des percées lors des dernières élections : Caroline Bourgeois dans Rivière-des-Prairies—Pointe-aux-Trembles, Émilie Thuillier dans Ahuntsic-Cartierville, Maja Vodanovic à Lachine et Gracia Kasoki Katahwa à CDN-NDG.
Certains membres de Projet Montréal tentent de minimiser l’ampleur de la défaite, soulignant que Rabouin a obtenu 35 % des voix et que le parti conserve 25 sièges au conseil municipal. Le Plateau-Mont-Royal et Rosemont—La Petite-Patrie restent des bastions de Projet Montréal. Mais l’essentiel est que Martinez Ferrada a gagné parce qu’elle a pris le temps d’écouter les Montréalais, une chose que Projet Montréal n’a pas su faire.
Alors que le parti se prépare à siéger dans l’opposition et à se reconstruire, il devra faire preuve d’introspection et remettre en question ses méthodes.
