La musique cubaine, longtemps étouffée par les contraintes politiques, a connu une renaissance spectaculaire grâce à l’initiative d’un musicien américain et à la persévérance de ses artistes. Le groupe Buena Vista Social Club, qui se produira à Mumbai début octobre, incarne ce renouveau et témoigne de la résilience d’une tradition musicale vibrante.
Dans les années 1940 et 1950, La Havane vibrait au rythme de la rumba, du mambo et du cha-cha-cha. Ces mélodies enjouées, qui enflammaient les pistes de danse cubaines, ont rapidement conquis les États-Unis et l’Europe. Leur influence s’est même étendue à l’Asie, avec des reprises jouées dans les restaurants et les clubs de villes comme Bombay (aujourd’hui Mumbai), Calcutta (aujourd’hui Kolkata) et Delhi.
Certaines chansons cubaines ont été adaptées en hindi et ont connu un grand succès dans le cinéma indien. Les mélodies de « Aa Ja Zara » (1957, film Ek Jhalak) et « Babuji Dheere Chalna » (1954, film Aar Paar) rappellent, par exemple, les airs originaux de « Quizás, Quizás, Quizás » et « Cherry Pink and Apple Blossom White ».
Des orchestres comme ceux de Perez Prado et Xavier Cugat ont connu une renommée mondiale, se produisant sur les scènes prestigieuses de Las Vegas et de Californie. Le titre de Perez Prado, « Mambo Number 5 » (1949), a même été remixé en 1999 par Lou Bega, devenant un hit international.
Parallèlement à ces succès, une autre forme de musique cubaine, plus traditionnelle, s’épanouissait en dehors de la capitale. Le boléro, le son, le danzón et la guajira résonnaient dans les salles de danse, à la radio, ainsi que dans les cabarets et les clubs sociaux.
C’est cette musique traditionnelle que Ry Cooder, un musicien américain, a redécouverte lors d’un voyage à Cuba en 1997. Il a alors réuni un groupe de musiciens expérimentés, les “vieux briscards”, pour former le Buena Vista Social Club. Leur performance à Carnegie Hall, à New York, a marqué un tournant. Le documentaire éponyme a contribué à faire connaître cette musique au monde entier, lui offrant une seconde jeunesse.
La Révolution cubaine de 1959, et l’arrivée de Fidel Castro au pouvoir, ont entraîné des restrictions culturelles. Bien que la musique traditionnelle n’ait pas été formellement interdite, le nouveau gouvernement a privilégié les formes d’expression culturelle considérées comme plus “révolutionnaires” et modernes. Cette marginalisation a eu des conséquences dramatiques pour de nombreux musiciens, privés de leur gagne-pain pendant près de quarante ans.
L’embargo américain imposé à Cuba a également contribué à l’isolement de la musique cubaine. Ry Cooder, en 1997, a donc joué un rôle crucial en permettant à ces artistes de retrouver une audience internationale.
L’histoire de Ry Cooder est également liée à l’Inde : il a collaboré avec le musicien classique indien Vishwa Mohan Bhatt sur l’album A Meeting By The River, qui a remporté un Grammy Award en 1994. Vishwa Mohan Bhatt y jouait du Mohan Veena, une guitare slide modifiée.
Cependant, la situation à Cuba restait difficile. Arturo Sandoval, un trompettiste de jazz cubain, a raconté avoir été arrêté et emprisonné pendant trois mois pour avoir écouté du jazz à la radio à ondes courtes. Le jazz était alors considéré comme de la « musique impérialiste » et interdit. Sandoval a finalement fait défection aux États-Unis à la fin des années 1980, où il est devenu l’un des jazzmen les plus recherchés.
L’histoire de Begum Akhtar, la légendaire chanteuse de ghazals indienne, offre un parallèle intéressant. Mariée, elle a été contrainte d’arrêter de chanter en public pendant près de dix ans, son mari estimant que les femmes de bonne famille ne devaient pas se produire sur scène. Elle a finalement affirmé : « Vous pouvez me faire taire, mais le ghazal qui vit en moi ne se taira pas », une prise de position audacieuse pour l’époque. Elle a ensuite repris sa carrière, enregistrant de nombreux albums et acquérant une renommée nationale et internationale.
Les témoignages de ces artistes cubains et de Begum Akhtar illustrent une vérité fondamentale : la musique et les arts trouvent toujours un moyen de survivre, de surmonter la répression politique et les préjugés. Même si les voix peuvent être réduites au silence, l’esprit de la musique perdure, enrichissant nos vies.
