Publié le 6 janvier 2026 à 19h08. Des milliers de lettres désespérées, adressées aux autorités de Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale, sont au cœur d’une nouvelle pièce de théâtre strasbourgeoise qui interroge la fragilité de la démocratie et les dangers de l’autoritarisme.
- Entre 1940 et 1944, des milliers de “suppliques” ont été envoyées à Vichy par des Juifs ou leurs proches, implorant justice et clémence.
- La compagnie L’Apostrophe présente au Cube noir un spectacle poignant basé sur ces documents d’archives, sélectionnant 34 témoignages bouleversants.
- La mise en scène originale invite le public à une réflexion sur la passivité face à l’oppression et la nécessité de défendre les droits humains.
Des voix venues du passé résonnent à nouveau à Strasbourg. L’historien Laurent Joly et le réalisateur Jérôme Prieur avaient déjà exhumé ces “paroles gelées”, consignées par milliers aux Archives nationales, dans un documentaire intitulé Les Suppliques, en 2022. Ces lettres, restées sans réponse, témoignent de la violence et de la complicité d’un régime et de son administration face à la persécution des Juifs.
C’est à la metteuse en scène Noèle de Murcia, fondatrice de la compagnie L’Apostrophe en 2004, que revient l’initiative de donner une nouvelle vie à ces témoignages. Découvrant ces documents en janvier 2023, elle s’est dite frappée par l’implication profonde de l’administration de Vichy, qui a même dépassé les exigences des autorités allemandes. Elle a également été marquée par la confiance placée par les auteurs de ces suppliques dans le maréchal Pétain, alors considéré comme le sauveur de la France après la Première Guerre mondiale.
« Surprise de voir à quel point l’administration de Vichy a été impliquée et a surenchéri face aux demandes des Allemands »
Noèle de Murcia, metteuse en scène
Avec sa co-metteuse en scène, Anne-France Delarchand, Noèle de Murcia a ressenti le besoin de faire entendre ces voix oubliées au Cube noir, afin de rappeler les dérives possibles d’un régime autoritaire. Le spectacle vise également à souligner la fragilité de la démocratie et la rapidité avec laquelle les droits humains les plus fondamentaux peuvent être bafoués.
Trente-quatre suppliques, rédigées par des hommes et des femmes de toutes classes sociales, ont été sélectionnées. Une dizaine de comédiens donneront corps et voix à ces lettres poignantes, incarnant les espoirs et les désespoirs de leurs auteurs. Parmi ces derniers, une femme mariée à un Juif, mais non juive elle-même, suppliant de conserver son emploi à la radio ; un livreur juif demandant de pouvoir garder son vélo, outil indispensable à son travail ; ou encore des Juifs français, incompréhensibles pour eux-mêmes, se voyant traités sur le même pied que les Juifs étrangers.
Des “intervalles” entre les lectures contextualiseront les suppliques et rappelleront les lois oppressives qui les ont motivées. Le destin tragique de nombreux auteurs sera également évoqué, comme celui d’Henri Lang, ingénieur polytechnicien originaire des Vosges, directeur à la SNCF, déporté à Auschwitz en mars 1942 et mort deux mois plus tard, après avoir lui aussi adressé une supplique.
La mise en scène, particulièrement originale, inverse les rôles : les spectateurs (limités à 70 par représentation) seront installés sur scène, tandis que les acteurs prendront place dans les fauteuils rouges, éclairés au gré de leurs prises de parole. Cette disposition vise à confronter l’histoire au présent et à inciter à la vigilance. Car au-delà de l’appel vain au maréchal Pétain, ce sont aux citoyens d’aujourd’hui que s’adressent les suppliques des absents, les invitant à agir tant qu’il est encore temps.
Les Paroles gelées – Suppliques par la Compagnie L’Apostrophe, au Cube noir, 4, allée du Sommerhof à Strasbourg, du 7 au 14 janvier à 20 h 30 (sauf samedi 10 et dimanche 11 janvier à 17 h). Tarifs : 12 €, réduit 9 €, étudiants 6 €. Réservations : www.billetweb.fr/les-paroles-gelees, ou [email protected]
