Publié le 16 mai 2024 14h15. Une proportion croissante de jeunes femmes interrompt ses études ou se retrouve en incapacité de travail en raison de problèmes de santé mentale, révélant une vulnérabilité accrue face aux pressions sociales, professionnelles et à un système de soins souvent réactif plutôt que préventif.
- En cinq ans, le nombre de femmes de moins de 35 ans bénéficiant de l’allocation WIA (Wet Werk en Inkomen Arbeidsongeschiktheidsvoorziening, loi sur le travail et le revenu pour l’incapacité de travail) a augmenté de 37 %.
- Les perfectionnisme, attentes élevées et surcharge de travail sont identifiés comme des facteurs clés contribuant à cette tendance.
- Un manque de reconnaissance des premiers signes de détresse et des listes d’attente trop longues pour accéder aux soins aggravent la situation.
Les chiffres de l’UWV (Uitvoeringsinstituut Werknemersverzekeringen, l’agence néerlandaise pour l’assurance emploi) confirment une augmentation alarmante de l’incapacité de travail chez les jeunes femmes. Derrière ces statistiques se cache une réalité complexe, marquée par une pression constante à la performance, une culture du travail exigeante, des attentes sociales élevées et un système de santé qui intervient souvent trop tardivement.
Marieke van Hoffen, médecin du travail chez Soins du capital humain, et Kevin De Decker, responsable des affaires médicales à l’UWV, ont analysé cette évolution. Ils soulignent que les plaintes psychologiques sont plus fréquentes chez les femmes (42 %) que chez les hommes (28 %) et que l’absentéisme lié à ces problèmes est particulièrement concentré chez les femmes âgées de 25 à 40 ans.
Selon Kevin De Decker, les attentes jouent un rôle prépondérant. Il explique :
« Elles essaient d’avoir une vie familiale parfaite, une vie sociale parfaite et de tout faire parfaitement au travail. Mais les gens ne peuvent tout simplement pas maintenir cela pendant de longues périodes. »
Kevin De Decker, responsable des affaires médicales, UWV
Cette quête de perfection est souvent encouragée par l’environnement professionnel.
« Les employeurs aiment quelqu’un qui veut tout bien faire, mais cela les rend en réalité vulnérables. »
Kevin De Decker, responsable des affaires médicales, UWV
Marieke van Hoffen confirme cette observation dans son cabinet. Elle constate des schémas récurrents : des jeunes femmes qui s’imposent des exigences irréalistes et qui continuent à se dépasser.
« Je vois beaucoup de perfectionnisme, mais aussi un grand sens des responsabilités et une peur de l’échec. Ce sont des qualités qui les poussent souvent à se dépasser. »
Marieke van Hoffen, médecin du travail, Soins du capital humain
Elle ajoute que la pression de rester constamment connectée et disponible contribue également à l’épuisement.
« Les gens ne prennent pas assez de temps pour récupérer. »
Marieke van Hoffen, médecin du travail, Soins du capital humain
Un autre facteur important est le tabou persistant autour des problèmes de santé mentale, qui conduit de nombreuses femmes à tarder à demander de l’aide.
Des signaux que nous manquons trop souvent
La surcharge mentale s’installe rarement brutalement, mais progressivement. Marieke van Hoffen explique :
« La première chose qui disparaît, ce sont les choses qui sont bonnes pour vous : sports, loisirs, rencontres. Les gens disent alors : “Je n’ai pas l’énergie pour ça”, mais c’est en fait le signe que les choses ne vont pas bien. »
Marieke van Hoffen, médecin du travail, Soins du capital humain
Ces signaux sont souvent ignorés, tant par les individus concernés que par leurs managers.
Dans des secteurs comme la santé et l’éducation, où l’attention est naturellement portée sur les autres, la tendance est de négliger ses propres besoins. Les employeurs doivent être conscients de cette dynamique et agir en conséquence, en proposant des ajustements en temps utile.
Les changements hormonaux, notamment liés à la grossesse ou à la période post-partum, jouent également un rôle non négligeable, mais sont rarement pris en compte. Selon Marieke van Hoffen, ce manque d’ouverture est problématique.
« Un manager peut vous aider, surtout si vous indiquez ce dont vous avez besoin. »
Marieke van Hoffen, médecin du travail, Soins du capital humain
Quels sont les secteurs à haut risque ?
Les secteurs où le soin aux autres est central, comme la santé et l’éducation, sont particulièrement touchés. Cependant, l’UWV constate également une augmentation rapide des cas dans d’autres domaines, tels que l’information et la communication ou la construction.
Pourquoi deux ans ne suffisent pas pour récupérer
L’allocation WIA est destinée aux personnes qui ne sont pas encore aptes au travail après deux ans de maladie. Mais pour de nombreuses jeunes femmes, la guérison prend plus de temps. Les longs délais d’attente pour accéder aux soins sont un obstacle majeur.
« Certaines personnes ne commencent le traitement approprié qu’après un an et demi ou deux ans. Alors, en fait, vous êtes déjà en retard. »
Kevin De Decker, responsable des affaires médicales, UWV
Kevin De Decker souligne également l’influence des médias sociaux, qui véhiculent une image irréaliste de la perfection. Il renvoie vers une étude récente du RIVM et de l’Institut Trimbos qui confirme l’augmentation des problèmes psychologiques chez les jeunes adultes et les femmes, et plaide pour des investissements accrus dans ce domaine.
Les employeurs peuvent-ils agir de manière préventive ?
Les deux experts s’accordent à dire que le système actuel est principalement axé sur la réparation des dommages après coup. Il est essentiel de passer à une approche plus préventive.
« Nous voulons que quelqu’un fasse son travail aussi efficacement et aussi bien que possible et nous ne le réparons que lorsqu’il échoue. Mais tu devrais en fait commencer beaucoup plus tôt. »
Kevin De Decker, responsable des affaires médicales, UWV
Marieke van Hoffen préconise une meilleure compréhension des risques au sein des organisations, notamment en identifiant les facteurs de stress et les sources d’énergie. Elle souligne l’importance de créer un espace de débriefing après des événements difficiles. Elle cite l’exemple d’employés du secteur de la santé qui ont pu déterminer eux-mêmes leurs horaires irréguliers, ce qui a entraîné une diminution de l’absentéisme.
Kevin De Decker insiste sur la nécessité d’apprendre à gérer le stress et de favoriser un dialogue ouvert entre employeurs et employés. Il recommande également d’examiner attentivement l’organisation du travail pour éviter la surcharge. Une culture de sécurité, où les individus se sentent libres d’exprimer leur vulnérabilité, est également cruciale.
Enfin, Marieke van Hoffen rappelle que les femmes ont le droit de consulter un médecin du travail à titre préventif, sans avoir à se déclarer malades.
« Être là tôt fait une énorme différence. »
Marieke van Hoffen, médecin du travail, Soins du capital humain
Elle insiste sur le fait que fixer des limites n’est pas un signe de faiblesse, mais de force.
Sans la loi sur la transparence des salaires, les femmes perdraient énormément d’argent.
Les jeunes femmes ne tombent pas soudainement malades. C’est le résultat d’une combinaison de facteurs : des exigences professionnelles élevées, des traits de personnalité, des fluctuations hormonales, des pressions sociales et un système de soins qui intervient souvent trop tard. Mais une solution existe : une détection précoce, plus d’ouverture, un travail plus réaliste et une action préventive.
