Publié le 28 septembre 2025 à 23h14. L’engouement actuel pour l’intelligence artificielle (IA) rappelle la bulle internet des années 1990, mais présente des différences notables. Cette analyse explore les similitudes et les divergences entre ces deux périodes de forte spéculation boursière, et les risques potentiels pour l’avenir.
- La capitalisation boursière de certaines entreprises d’IA atteint des niveaux considérables, alimentant des attentes parfois démesurées.
- La libéralisation des marchés financiers et la facilité d’accès au capital-risque ont joué un rôle clé dans l’essor de la bulle internet, et une situation similaire se profile avec l’IA.
- La Suède a été un précurseur dans l’adoption des nouvelles technologies, mais le krach boursier de 2000 a rappelé les dangers de la spéculation excessive.
L’expression « Cette fois, c’est différent » est souvent brandie lorsque l’arrivée d’une nouvelle technologie s’accompagne d’une flambée des cours en bourse. Mais qu’est-ce qui distingue réellement l’actuelle frénésie autour de l’IA de la bulle internet qui a éclaté au début des années 2000 ? Pour ceux qui ont vécu les années 90 et 2000, le souvenir des disputes familiales pour l’utilisation de la ligne téléphonique, partagée entre appels et connexion internet, est encore vif. « Attends ! Je suis en ligne ! » était une phrase courante à l’époque.
Le développement d’internet et de la téléphonie mobile en était alors à ses débuts, obligeant chacun à s’adapter à une infrastructure limitée. Malgré les contraintes et la patience requise pour voir un ordinateur démarrer et une page web se charger, cette période a été révolutionnaire. L’accès à l’information, la possibilité de créer des liens basés sur des intérêts communs, la rapidité des communications… Internet ouvrait des perspectives infinies, bien au-delà du simple échange de messages.
Le temps des bulles
Ces opportunités ont rapidement attiré les premiers investisseurs, anticipant une transformation profonde de l’économie. Un scénario qui résonne aujourd’hui avec l’IA. Si les promesses de l’époque se concrétisent progressivement, la technologie était alors en phase de maturation. Le développement informatique des années 1990 a coïncidé avec une libéralisation des marchés financiers et une plus grande facilité d’accès au capital-risque. La période 1996-2000 est ainsi connue sous le nom de bulle internet, marquée par l’introduction en bourse de sociétés comme Netscape, un navigateur web.
Une bulle se caractérise par une augmentation artificielle des prix des actions, déconnectée de la valeur réelle des entreprises. La bulle internet n’a pas été le premier ni le dernier accident financier, mais elle a coïncidé avec l’émergence d’une nouvelle économie où la valorisation boursière s’éloignait de la production réelle. La rentabilité immédiate a cédé la place aux espoirs de gains futurs, notamment pour les capital-risqueurs, tous désireux de s’imposer comme les premiers sur le marché, une stratégie connue sous le nom de « First-Mover Advantage ».
L’ordinateur à domicile et l’essor de l’actionnariat
La Suède a été l’un des premiers pays à adopter les nouvelles technologies. La réforme de l’ordinateur à domicile, une victoire syndicale permettant aux employés de ramener leur ordinateur du travail, combinée au déploiement du haut débit par des entreprises municipales comme Stokab, a démocratisé l’accès à internet. Le son caractéristique du modem était familier à tous. Parallèlement, l’investissement en bourse s’est popularisé, notamment grâce à la réforme des retraites et à l’augmentation des inégalités de revenus, incitant les ménages aisés à placer leurs excédents financiers dans les entreprises informatiques.
Au sommet de la bulle, une entreprise pouvait doubler sa valeur boursière en quelques jours. L’euphorie était telle que l’ajout de « .com » au nom d’une entreprise suffisait à faire grimper son cours, même sans activité réelle. On estime qu’un nouveau millionnaire était créé dans la Silicon Valley chaque minute en 1999, en partie grâce à l’attribution d’actions aux employés en lieu et place d’un salaire. Mais la situation était intenable.
Le début du krach est généralement fixé au 6 mars 2000, lorsque la Bourse de Stockholm a entamé une chute vertigineuse, perdant un tiers de sa valeur en un an, sous l’effet de la crise qui frappait déjà le Nasdaq américain. Il faudra attendre 2007 pour que la Bourse de Stockholm retrouve ses niveaux d’avant le krach. Parmi les entreprises suédoises touchées, on peut citer Framfab, Icon Medialab et Boo.com, qui ont vu leur capitalisation boursière s’effondrer. À l’inverse, des entreprises comme Amazon, initialement spécialisée dans la vente de livres en ligne, ont survécu et prospéré en étant parmi les premières à saisir les opportunités offertes par le numérique.
Le problème résidait dans la spéculation, et non dans la technologie elle-même. Les attentes n’ont tout simplement pas été satisfaites à temps, ce qui a fini par faire éclater la bulle.
Des risques toujours présents
Il est crucial de tirer les leçons de cette expérience alors que nous sommes confrontés à une nouvelle vague d’enthousiasme technologique, cette fois autour de l’intelligence artificielle. Les entreprises du secteur affichent des capitalisations boursières considérables et les attentes sont, là encore, démesurées. Google estime que l’IA générative pourrait augmenter le PIB de la Suède de neuf pour cent en dix ans. Il est toutefois important de noter que Google est l’un des principaux acteurs bénéficiant de ces attentes élevées.
« Cette fois, c’est différent » est un refrain souvent entendu avant l’éclatement d’une bulle. Mais l’est-ce vraiment ? Tant que l’économie financière continuera à privilégier les gains à court terme au détriment de la rentabilité à long terme, que les flux de capitaux resteront difficiles à contrôler et que les inégalités de revenus continueront de croître, les risques d’instabilité financière persisteront. Il ne s’agit pas tant des potentialités réelles de l’intelligence artificielle – qui, comme internet, sont probablement considérables – que de la manière dont ce potentiel est géré sur les marchés financiers.
L’action politique est nécessaire
Le krach boursier de 2000 a mis en évidence deux leçons importantes pour les pouvoirs publics. La première est la nécessité de protéger les petits épargnants contre les fluctuations des marchés financiers. La Suède a mis en place des dispositifs encourageant l’investissement en bourse, comme le compte titres fiscalement avantageux (ISK). La seconde est que les investissements publics peuvent stimuler les avancées technologiques et accroître notre productivité, à condition que ces technologies soient accessibles à tous. Si l’on savait dans les années 1990 qu’internet allait toucher chaque foyer et chaque entreprise, il est impératif d’assurer que chacun puisse se former pour maîtriser le potentiel (et comprendre les risques) de l’intelligence artificielle.
L’effondrement des entreprises DOTCOM n’a pas été totalement vain. De même, les pouvoirs publics doivent agir pour rendre l’IA accessible, même si des géants comme Apple ou NVIDIA voient leur capitalisation boursière fluctuer. Il est essentiel d’analyser les valeurs du marché boursier et de les confronter aux réalités économiques. C’est ainsi que nous pourrons peut-être éviter une bulle spéculative et exploiter pleinement le potentiel de cette technologie. Pour l’instant, je constate surtout la prolifération d’images générées par l’IA de qualité médiocre, de courriels étranges rédigés par des chatbots et d’un service client déshumanisé, loin de l’augmentation significative de la productivité promise.
Elinor Odeberg