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Quand un drapeau d’une pièce alimente plusieurs protestations

by Clara Dubois

Publié le 24 septembre 2025. Un drapeau de pirate issu de la série manga japonaise One Piece est devenu un symbole inattendu de contestation en Indonésie, illustrant une dynamique paradoxale : plus le gouvernement tente de réprimer l’expression de la dissidence, plus celle-ci se manifeste avec force.

  • Le drapeau pirate de One Piece, initialement perçu comme un simple signe de fandom, est devenu un symbole de résistance contre le gouvernement indonésien.
  • Cette utilisation symbolique s’inscrit dans une tradition plus large de protestation créative en Asie, où des objets du quotidien sont transformés en emblèmes de contestation.
  • La répression de ces symboles par les autorités ne fait souvent qu’amplifier leur portée et leur signification.

Ce qui a commencé comme une expression de l’enthousiasme des jeunes pour le manga One Piece s’est rapidement transformé en un cri de ralliement contre le gouvernement de Prabowo Subianto. Depuis août dernier, le drapeau pirate, représentant le Jolly Roger du capitaine Luffy et de son équipage, a fait son apparition lors de manifestations à travers le pays. Il a été brandi lors de rassemblements étudiants, affiché sur les campus universitaires et partagé massivement sur les réseaux sociaux. Certains manifestants ont même osé l’associer au drapeau national lors des célébrations de la Journée de l’Indépendance de l’Indonésie, le 17 août.

L’émergence de ce symbole est liée à un contexte de mécontentement croissant en Indonésie. Depuis février, des manifestations ont éclaté dans les grandes villes du pays, alimentées par des difficultés économiques et une opposition grandissante au gouvernement. Le drapeau de One Piece a trouvé un écho particulier auprès des jeunes, qui se reconnaissent dans les thèmes de l’amitié, de la résilience et de la rébellion contre une autorité perçue comme corrompue. Luffy, le capitaine des « pirates du chapeau de paille », incarne pour beaucoup un esprit d’indépendance et de courage qui résonne avec leurs propres aspirations.

Certains manifestants ont même modifié le drapeau, adaptant ses couleurs pour rappeler le logo utilisé lors des célébrations du 80e anniversaire de l’Indépendance, une initiative qui a suscité des critiques en ligne, certains y voyant un manque de respect envers les symboles nationaux. Néanmoins, cette appropriation démontre la capacité des manifestants à détourner des éléments existants pour exprimer leur contestation de manière créative et percutante.

Ce phénomène ne se limite pas à l’Indonésie et s’inscrit dans une longue tradition de résistance symbolique en Asie. En 2014, le mouvement pro-démocratie de Hong Kong a été baptisé le « Mouvement des parapluies » après que les manifestants aient utilisé des parapluies pour se protéger des gaz lacrymogènes. Plus récemment, les protestations pro-démocratie en Thaïlande (2020-2021) ont été marquées par l’utilisation de rubans blancs et de canards en caoutchouc. Le salut à trois doigts, popularisé par la saga Hunger Games, a également été adopté par les manifestants en Birmanie lors de la Révolution du printemps de 2021. L’émergence de la Milk Tea Alliance, un réseau de jeunes activistes en ligne de Hong Kong, Taïwan et Thaïlande, illustre également cette tendance à l’utilisation de symboles partagés pour exprimer une solidarité transnationale.

Les symboles ont la capacité de condenser des revendications complexes en des formes facilement reconnaissables et partageables. Ils sont portables, visibles sur des banderoles, des mèmes ou lors de rassemblements. En Asie du Sud-Est, les jeunes ont privilégié des symboles qui expriment la solidarité et la résistance. Un salut à trois doigts, un parapluie ouvert ou les couleurs de la Milk Tea Alliance sont autant de signaux clairs d’un engagement en faveur de la démocratie et des droits de l’homme.

Les autorités en Asie du Sud-Est ont souvent réagi à ces mouvements symboliques par une répression disproportionnée. Des étudiants thaïlandais ont été arrêtés pour avoir utilisé le salut à trois doigts, et les autorités indonésiennes ont mis en garde contre l’utilisation du drapeau de One Piece. Paradoxalement, cette répression ne fait souvent que renforcer le pouvoir des symboles, en transformant des gestes anodins en emblèmes politiquement chargés, porteurs d’une signification émotionnelle accrue.

Les manifestations indonésiennes illustrent la manière dont les symboles voyagent et s’adaptent à travers les frontières. Après l’Indonésie, le drapeau pirate de One Piece a été aperçu dans les rues du Népal et sur les campus universitaires des Philippines, adopté par les jeunes manifestants comme un symbole de défi face à la corruption et à la stagnation politique. La couverture médiatique internationale amplifie ces phénomènes, transformant ce qui pourrait sembler être de simples références à la culture pop en une histoire mondiale de dissidence et de solidarité juvénile.

Bien que les symboles ne suffisent pas à eux seuls à provoquer un changement politique, ils jouent un rôle crucial en maintenant la visibilité des revendications lorsque d’autres canaux d’expression sont bloqués. En Indonésie, les avertissements officiels contre le drapeau de One Piece témoignent de l’impact qu’il a eu, non seulement en raison de la défaillance de l’autorité, mais aussi de son accessibilité et de sa reconnaissance immédiate grâce à la popularité du manga et de la culture des mèmes.

En fin de compte, les symboles persistent parce qu’ils condensent les émotions et les identités en des formes reconnaissables, comblant le fossé entre le domaine émotionnel et le domaine politique. Leur force réside dans leur adaptabilité : une fois interdits, ils réapparaissent sous de nouvelles formes, défiant le contrôle. De l’Indonésie au Népal en passant par les Philippines, un drapeau, un geste ou une couleur peuvent créer des réseaux de solidarité, rappelant aux gouvernements que toute tentative de museler le pouvoir des symboles ne fera que renforcer leur résistance.

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