Home AffairesRéalisme pragmatique… : De Kissinger à Kushner, la diplomatie US se met en gestion d’entreprise

Réalisme pragmatique… : De Kissinger à Kushner, la diplomatie US se met en gestion d’entreprise

by Amélie Bernard

Publié le 31 octobre 2023 10:15:00. L’approche de la politique étrangère américaine, traditionnellement basée sur l’analyse et la négociation, semble évoluer vers une gestion de type gestionnaire, privilégiant les résultats rapides et les accords pragmatiques, une tendance révélée par un récent reportage de CBS News et largement commentée dans le monde arabe.

  • Des émissaires du président Trump, Jared Kushner et Steve Witkoff, présentent une approche de la politique étrangère américaine axée sur le « réalisme pragmatique ».
  • Cette approche, selon l’analyse, s’éloigne de la diplomatie conventionnelle au profit d’une gestion de projet où les conflits sont traités comme des dossiers d’entreprise.
  • Cette évolution soulève des questions sur qui définit réellement la politique étrangère américaine et sur les risques de dysfonctionnement du Département d’État.

Un reportage diffusé sur la chaîne américaine CBS News a suscité de vives réactions, notamment dans le monde arabe et sur les réseaux sociaux. Au cœur des débats : les déclarations de Jared Kushner et Steve Witkoff, envoyés spéciaux du président Trump chargés de trouver une solution au conflit israélo-palestinien et impliqués dans l’élaboration du plan de paix de Sharm el-Sheikh. Kushner a notamment décrit l’approche de Washington comme relevant d’un « réalisme pragmatique », un terme qui a interpellé l’observatrice Nadia Mehdid.

Ce qui a particulièrement retenu l’attention de Nadia Mehdid, c’est l’origine de cette déclaration. Elle ne provenait pas du secrétaire d’État, Marc Rubio, ni d’un diplomate chevronné, mais d’un responsable dont le parcours est davantage ancré dans la finance et le monde des affaires. Cette situation pose la question d’une possible prise de contrôle de la politique étrangère américaine par les intérêts économiques.

L’interview révèle un changement profond dans le processus décisionnel à Washington. On passe d’une approche basée sur l’analyse rigoureuse à une méthode privilégiant « l’intervention brève et prompte » et la recherche d’effets immédiats. Les grands dossiers politiques sont désormais gérés comme des projets d’entreprise, leur succès étant mesuré en chiffres plutôt qu’en termes d’impact socio-historique ou sur les populations concernées. Cette approche rappelle celle de certaines institutions financières internationales, comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, qui proposent souvent des restructurations macro-économiques drastiques pour « sauver » des économies nationales.

Kushner a résumé cette vision en affirmant : « Nous travaillons avec les parties concernées afin de définir des objectifs communs. » Une phrase qui, selon l’analyse, réduit le processus de paix à un simple atelier de gestion de projets. Or, les nations ne sont pas des entreprises. Tenter de gérer les conflits politiques avec des outils de management risque de créer davantage de désordre, surtout en sous-estimant l’importance des identités nationales, de la quête d’autonomie et de l’attachement à la terre.

Ce « réalisme pragmatique » semble avoir infiltré les rouages du Département d’État, contournant le cadre institutionnel traditionnel. Les négociations ardues et de longue haleine sont remplacées par des appels téléphoniques rapides, et les accords temporaires court-circuitent les stratégies visant à construire une paix durable. La question cruciale qui se pose est de savoir qui définit aujourd’hui la politique étrangère américaine : le président, avec l’assistance de son secrétaire d’État, ou des « envoyés spéciaux » qui se présentent aux réunions avec des piles de dossiers, prêts à résoudre les problèmes du monde en quelques jours ?

L’attitude de Kushner et Witkoff pendant l’interview a également marqué les esprits. Leur froide assurance et leur conviction d’être les seuls garants de la stabilité régionale ont surpris. Ils semblaient considérer le monde comme un simple objet qu’ils pouvaient contrôler et dont ils pouvaient résoudre les problèmes grâce à des formules qu’eux seuls connaissaient.

Ils ont même brouillé la ligne entre le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, comme si Washington ne faisait plus de distinction entre des contextes politiques et géographiques différents. L’évocation d’un « traité de paix » entre l’Algérie et le Maroc, deux pays qui ne sont pas en guerre depuis 1963, illustre ce réductionnisme inquiétant et cette tentative d’appliquer des solutions toutes faites à des situations complexes.

Cette nouvelle pratique présente des risques importants, notamment un dysfonctionnement du Département d’État, une perte de coordination, une confusion des rôles et une fragilisation de l’équilibre des intérêts. De plus, les dossiers importants sont désormais gérés par le gendre du président plutôt que par des fonctionnaires mandatés pour la fonction, qui connaissent le terrain et consultent les parties prenantes. Les questions formelles sont traitées par des relations personnelles plutôt que par une compréhension approfondie des enjeux et l’utilisation des canaux officiels.

Les « téléphones rouges » fonctionnent plus que jamais en dehors des cadres traditionnels, concluant des accords à la simple pression d’un bouton. Cette méthode touche au cœur même de la diplomatie américaine, limitant l’action des fonctionnaires et les empêchant de développer une compréhension réelle des situations. Cette nouvelle approche, qui mobilise ouvertement des lobbys et des réseaux autrefois cantonnés aux coulisses, est-elle un tournant dans la diplomatie américaine ou une dérive ?

L’interview a révélé un changement profond dans le style de Washington, passant d’une diplomatie analytique et stratégique, incarnée par Henry Kissinger, à un style plus fragmenté, centré sur l’image, la rapidité et le contact direct. Mais est-il raisonnable de penser que des conflits vieux de plusieurs décennies, comme ceux qui touchent la Palestine (depuis 1947) ou le Sahara occidental (depuis 1975), puissent être résolus sur le modèle d’un différend commercial, après quelques échanges téléphoniques ou réunions ? Ces conflits ne sont pas de simples dossiers administratifs ; ils impliquent le destin de populations entières, animées par l’espoir de créer un jour leur propre nation.

L’évolution de la diplomatie américaine peut être mise en perspective en regardant la trajectoire suivie par Henry Kissinger. Le contraste entre sa diplomatie méthodique et celle menée aujourd’hui par Witkoff et Kushner est frappant. Kissinger pesait chaque décision, analysait chaque négociation et développait une solide connaissance du terrain et du contexte historique. En 1975, il a joué un rôle clé dans le soutien américain à l’expansionnisme marocain au Sahara occidental, illustrant un équilibre « pragmatique » entre les intérêts stratégiques et le principe d’autodétermination des peuples. Ses décisions étaient patientes, progressives et secrètes, visant à maintenir la stabilité et l’équilibre des pouvoirs.

Après le désastre de la guerre en Irak, les États-Unis avaient tenté de restaurer leur image grâce à la « soft diplomacy ». Toutefois, la nouvelle stratégie, obsédée par les accords rapides et les gains immédiats, risque de réduire à néant ce qui a été patiemment construit. Malgré quelques bénéfices aléatoires, cette approche reste controversée et risque d’éroder la position et l’autorité morale des États-Unis à long terme.

En fin d’analyse, le monde n’a pas besoin de courtiers internationaux en nombre croissant, mais d’opérateurs et de négociateurs éclairés sur les défis politiques, économiques, sociaux et environnementaux. Des professionnels pour qui les relations internationales ne sont ni un échiquier ni une Bourse des gains, mais un système de valeurs, d’équilibres et de responsabilités.

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