Publié le 9 novembre 2023 06:01:00. Au cœur d’un ancien bunker de la Seconde Guerre mondiale près de Francfort, l’Allemagne stocke discrètement sa plus importante réserve de terres rares, des matières premières stratégiques dont la disponibilité est désormais menacée par les tensions géopolitiques et la domination chinoise.
- La Chine contrôle plus de 60 % de l’extraction minière des terres rares et 92 % de la production raffinée mondiale.
- En avril dernier, Pékin a imposé des restrictions à l’exportation de ces matériaux, soumettant les ventes à des licences strictes.
- Une entreprise allemande, Tradium, se positionne comme un acteur clé dans la sécurisation de l’approvisionnement européen, malgré un contexte de plus en plus incertain.
Dissimulée derrière une porte en acier de plus de quatre tonnes, la réserve de terres rares de l’Allemagne est gardée avec la plus grande confidentialité. Le site, dont la localisation exacte reste secrète, est sous surveillance vidéo constante. C’est au sein de ce bunker, vestige d’une époque révolue, que Tradium, une société allemande spécialisée dans le commerce de ces matières premières, entrepose des milliers de barils de matériaux précieux, provenant pour l’essentiel de Chine, le principal producteur mondial.
Dysprosium, terbium, néodyme… ces éléments, dont le nom résonne peu auprès du grand public, sont pourtant indispensables à la fabrication de nombreuses technologies modernes. Smartphones, voitures électriques, éoliennes : tous dépendent de ces terres rares pour fonctionner. Tradium, qui compte moins de 40 employés, ambitionne d’atteindre un chiffre d’affaires de 300 millions d’euros cette année, témoignant de l’importance croissante de ce marché.
La décision de Pékin, en avril dernier, d’imposer des restrictions à l’exportation de terres rares, en les soumettant à un système de licences assorties de conditions rigoureuses, a exacerbé les inquiétudes. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la Chine domine le secteur, contrôlant plus de 60 % de l’extraction minière et 92 % de la production raffinée mondiale. L’industrie automobile allemande, particulièrement dépendante des aimants à base de terres rares, est l’une des plus touchées par ces restrictions.

Cette domination chinoise expose l’Europe à une vulnérabilité accrue. Matthias Rueth, président et fondateur de Tradium, constate une montée de la nervosité chez ses clients.
« Pour un client industriel, une nouvelle pénurie de terres rares pourrait aller jusqu’à l’arrêt de la production. »
Matthias Rueth, président et fondateur de Tradium
Il souligne également les difficultés rencontrées par les fournisseurs chinois :
« Nos fournisseurs chinois ne sont naturellement pas très contents non plus et préféreraient un commerce ouvert. Les décisions du gouvernement chinois leur ont lié les mains. »
Matthias Rueth, président et fondateur de Tradium
Selon M. Rueth, le monde est confronté à un dilemme : une pénurie de ces matières premières, une flambée des prix et une incertitude quant à l’avenir. La situation actuelle rappelle celle vécue par le Japon il y a une quinzaine d’années, lorsque des difficultés dans les chaînes d’approvisionnement en provenance de Chine avaient provoqué une crise similaire. Le Japon avait alors diversifié ses sources d’approvisionnement, notamment en Australie, et constitué des réserves stratégiques.
L’Europe doit tirer les leçons de cette expérience et investir massivement, estime Martin Erdmann, de l’Institut fédéral des géosciences et des ressources naturelles (BGR). L’Union européenne a d’ailleurs adopté une législation en 2024 pour sécuriser ses approvisionnements en 17 matières premières stratégiques. La loi sur les matières premières critiques fixe un objectif ambitieux pour 2030 : au moins 10 % des terres rares consommées dans l’UE doivent être extraites au sein de l’UE, ainsi que 40 % du traitement nécessaire et 25 % du recyclage.

Cependant, atteindre ces objectifs s’annonce complexe, car le marché des terres rares reste caractérisé par des prix très bas, que Pékin maintient délibérément à ce niveau pour empêcher toute exploitation rentable en dehors de Chine, selon M. Erdmann. M. Rueth, pour sa part, insiste sur le fait que
« Notre vie moderne dépend entièrement de ces matériaux, mais trouver une alternative lorsqu’ils deviennent rares est très difficile. »
Matthias Rueth, président et fondateur de Tradium
Face au dilemme auquel l’Europe est confrontée, il tire une conclusion pessimiste :
« Il est déjà trop tard. »
Matthias Rueth, président et fondateur de Tradium
Selon M. Erdmann, les restrictions imposées par Pékin en avril restent en vigueur, exigeant toujours des licences obligatoires, qui impliquent la divulgation de secrets industriels et la preuve que le matériel ne sera pas utilisé dans les industries de défense. Peu d’entreprises européennes sont en mesure de satisfaire à ces exigences.
La domination chinoise sur le marché des terres rares remonte aux années 1990, lorsque le gouvernement chinois a commencé à considérer ces matériaux comme un atout stratégique, comparable aux réserves pétrolières du Moyen-Orient. L’Europe, préférant importer ces matériaux à moindre coût de pays aux réglementations environnementales moins strictes, n’a jamais développé d’industrie minière comparable. Les États-Unis, leaders du secteur jusque dans les années 1990, ont également abandonné la production pour des raisons de coût et d’environnement, laissant ainsi le champ libre à la Chine.
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