Publié le 30 novembre 2023 19:59:00. D’idéal libertaire dans les années 1990, Internet est devenu un espace de plus en plus surveillé, fragmenté par des paywalls et dominé par la collecte de données. Ce rêve de liberté numérique s’éloigne-t-il inexorablement ?
- La liberté sur Internet est en déclin constant, touchant aussi bien les régimes autoritaires que les démocraties.
- L’anonymat, autrefois une caractéristique essentielle du web, est de plus en plus difficile à préserver face à la surveillance accrue des plateformes.
- Le modèle économique d’Internet, basé sur la collecte et la monétisation des données, pose des questions fondamentales sur la protection de la vie privée et le financement des médias.
Au début des années 1990, l’avènement du World Wide Web suscitait un optimisme débordant. On envisageait alors un outil capable de connecter les individus à travers le monde, de réduire les inégalités et de rendre le savoir accessible à tous. L’idée que chacun, quel que soit son origine ou sa situation socio-économique, puisse communiquer librement était au cœur de cette vision. Les États et les gouvernements semblaient initialement démunis face à cette nouvelle réalité, perçue comme un espace décentralisé et égalitaire.
Pourtant, cette promesse d’un Internet sans frontières ni contrôle s’est rapidement heurtée à la réalité. Le web n’a jamais été une zone de non-droit. Dès ses débuts, des institutions comme le CERN à Genève, mais aussi les États et les militaires, ont cherché à en maîtriser les enjeux. La Chine, par exemple, a mis en place dès la fin des années 1990 le « Grand Pare-feu » (防火墙, Fǎnghuǒqiáng) pour censurer l’accès à certains contenus. Un système aujourd’hui reproduit, à des degrés divers, en Russie, en Iran et au Myanmar.
Selon l’organisation non gouvernementale Freedom House, la liberté sur Internet est en constante érosion à l’échelle mondiale. Cette tendance n’épargne pas les démocraties, où les responsables politiques multiplient les mesures répressives à l’encontre des critiques en ligne et où les professionnels des médias sont de plus en plus menacés.
De l’anonymat à l’identification
La surveillance en ligne ne peut être efficace que si les utilisateurs ne sont plus anonymes. Internet était autrefois un espace où l’identité des interlocuteurs restait souvent inconnue, un anonymat considéré comme essentiel à la liberté d’expression et au débat ouvert. Aujourd’hui, la situation a radicalement changé : les plateformes et les entreprises connaissent généralement très bien l’identité de leurs utilisateurs, rendant l’anonymat complet particulièrement difficile à obtenir.
En Union européenne et en Suisse, des réglementations visant à protéger les enfants et les jeunes sur Internet sont en cours de discussion. Pour ce faire, il est nécessaire d’identifier les utilisateurs.
Keystone/Christian Beutler
Parallèlement, un certain degré d’identification est jugé nécessaire, notamment pour la protection des mineurs. En Australie, par exemple, les moins de 16 ans sont désormais interdits d’utiliser les réseaux sociaux.
Les réseaux sociaux, initialement perçus comme un outil de libération de la communication, ont rapidement révélé leur volonté de retenir les utilisateurs au sein de leurs propres écosystèmes. Les liens externes sont dévalorisés, le passage d’une plateforme à une autre est rendu plus complexe, et l’accès à un Internet ouvert est ainsi restreint.
Les données comme monnaie : le capitalisme sur Internet
L’une des principales causes de cette évolution est l’essor du capitalisme des données. Les plateformes en ligne collectent systématiquement des informations sur leurs utilisateurs. Si l’accès au contenu peut sembler gratuit, il repose en réalité sur un modèle économique basé sur la monétisation de ces données à travers la publicité ciblée. Les paywalls viennent compléter ce système : le « Wall Street Journal » a été l’un des premiers journaux à cacher l’intégralité de son contenu derrière un abonnement payant dès 1998. En Suisse, des titres comme la « NZZ » et le « Tagesanzeiger » ont suivi cette tendance plus tard.
La commercialisation d’Internet soulève des questions fondamentales : comment protéger les droits d’auteur ? Quel modèle de financement pour les médias ? Quel rôle l’anonymat doit-il jouer pour garantir la liberté en ligne ? Trouver un équilibre entre protection, contrôle et libre accès reste un défi majeur à l’ère numérique.
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