Publié le 30 novembre 2025 à 20h48. Sabina Spielrein, pionnière de la psychanalyse, longtemps restée dans l’ombre, est aujourd’hui reconnue pour sa contribution théorique et son destin tragique, marqué par les totalitarismes du XXe siècle. Une redécouverte de son œuvre révèle une figure complexe, à la fois patiente de Jung et Freud, et penseuse originale.
- Sabina Spielrein a été une patiente de Carl Gustav Jung et a entretenu une relation complexe avec lui.
- Elle a été l’une des premières à introduire l’idée d’une pulsion destructrice dans la pensée psychanalytique.
- Son destin a été tragiquement interrompu par les persécutions nazies et staliniennes.
Longtemps méconnue, Sabina Spielrein (1885-1942) émerge aujourd’hui comme une figure essentielle de la psychanalyse. Née à Rostov-sur-le-Don, dans le sud de la Russie, elle n’était pas seulement la patiente de Carl Gustav Jung, mais aussi une collaboratrice intellectuelle et une analyste à part entière. Sa vie, marquée par les bouleversements politiques et idéologiques de son époque, est un témoignage poignant des dangers qui guettent la pensée libre.
La redécouverte de son œuvre est due en partie à une heureuse trouvaille fortuite. À la fin des années 1970, lors de travaux de rénovation au Palais Wilson, ancien institut psychologique de Genève, une valise remplie de ses écrits personnels a été mise au jour. Parmi ces documents figuraient des lettres révélant une longue correspondance avec Jung et Sigmund Freud, ainsi que ses propres réflexions théoriques.
Cette découverte a suscité l’intérêt pour une relation triangulaire complexe. L’histoire d’amour entre Jung et sa patiente a provoqué un scandale qui a dépassé les cercles professionnels, donnant lieu à des ouvrages, des films et des pièces de théâtre. Cependant, au-delà de cette dimension romanesque, l’œuvre de Spielrein mérite d’être examinée à sa juste valeur.
En 1912, elle publie La destruction comme cause du devenir, un essai novateur dans lequel elle introduit l’hypothèse d’une pulsion destructrice, une idée radicale pour l’époque. Elle a également été l’une des premières à s’intéresser au développement du langage chez l’enfant et à étudier le lien entre la parole et la pensée, inspirant ainsi des chercheurs tels que Sigmund Freud, Carl Gustav Jung, Melanie Klein, Jean Piaget, Lew S. Wygotski et Donald W. Winnicott.
De retour en Russie en 1923 avec sa fille Renata, Spielrein s’implique dans la création de l’Association psychanalytique russe (RPV). Elle y occupe un rôle actif, participant à la direction de la polyclinique psychanalytique et d’une clinique externe pour enfants. Cependant, l’essor de la psychanalyse est de courte durée. Dans les années 1930, le marxisme-léninisme s’impose comme doctrine officielle, et la psychanalyse est dénoncée comme une théorie réactionnaire.
En 1936, une résolution du parti condamne les distorsions pédologiques dans l’éducation, privant Spielrein de son emploi. La situation se dégrade rapidement. Ses trois frères, Isaak, Jascha et Emil, sont arrêtés et exécutés lors des purges staliniennes de 1937 et 1938.
Lorsque Rostov-sur-le-Don est occupée par les troupes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale, Sabina Spielrein et ses deux filles, Renata et Eva, sont assassinées par le Sonderkommando 10a, aux côtés de 30 000 autres Juifs de la ville, entre le 11 et le 14 août 1942.
L’histoire de Sabina Spielrein résonne particulièrement aujourd’hui, alors que la guerre en Ukraine et la répression des voix dissidentes en Russie rappellent les dangers de l’intolérance et de la censure. La suppression de la culture critique de la mémoire et l’interdiction des archives indépendantes, comme le démontre le sort d’organisations telles que Mémorial, témoignent de la fragilité de la liberté intellectuelle.
Photo aérienne non datée du « Burgholzli » à Zurich.Image : Musée de psychiatrie de Berne
“Le désir passionné, c’est-à-dire la libido, a deux faces : c’est la force qui embellit tout et, dans certaines circonstances, détruit tout.” Dans cet essai, Sabina Spielrein est la première à introduire l’idée d’une pulsion autonome et destructrice dans la pensée psychanalytique. En haut de la page, vous pouvez lire : “À mon bien-aimé professeur Dr. Dédié à CG Jung. S. Spielrein, Munich, 26 juin 1911.»Image : Sabina Spielrein
Paysages de l’âme. CG Jung et la découverte du psychisme en Suisse
Musée national de Zurich
La Suisse a toujours accueilli des « chercheurs d’âmes » tels que Jean-Jacques Rousseau, Friedrich Nietzsche et Carl Gustav Jung. Leurs travaux ont influencé de manière significative le développement de la psychiatrie, de la psychologie et de la psychanalyse. À l’occasion du 150e anniversaire de CG Jung, l’exposition retrace l’histoire et la découverte de la psyché en Suisse. Le point culminant est le « Livre rouge » de Jung, complété par des œuvres de Johann Heinrich Füssli, Louise Bourgeois, Rudolf Steiner, Meret Oppenheim, Thomas Hirschhorn, Heidi Bucher et bien d’autres.
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