Au-delà de la renommée mondiale de la K-pop et des K-dramas, une scène musicale alternative coréenne, née dans les années 1990, continue de se réinventer et de gagner en visibilité internationale. Des groupes émergents perpétuent l’esprit contestataire et créatif de leurs aînés, explorant des genres variés et affirmant une identité musicale singulière.
Dans les années 1990, alors que Seo Taiji and Boys posaient les jalons de la K-pop moderne, le club Drug, situé dans le quartier artistique de Hongdae à Séoul, devenait l’épicentre d’une contre-culture musicale. C’est là que des jeunes artistes coréens ont commencé à forger un son brut et authentique, en réaction au conservatisme ambiant. En 1995, le groupe Crying Nut a fait ses débuts sur cette scène, marquant un tournant décisif dans l’histoire du punk coréen, également connu sous le nom de « Chosun Punk ». Des groupes de seconde génération comme No Brain et RUX ont également contribué à donner une voix à cette scène underground.
Si la gentrification a quelque peu atténué l’effervescence de ce foyer culturel, une nouvelle vague d’artistes reprend aujourd’hui le flambeau. On peut les retrouver sur des festivals locaux comme le Zandari Fiesta, organisé par l’université Hongik de Séoul, ou sur des scènes internationales prestigieuses comme le Rebellion Festival au Royaume-Uni. Ces artistes contemporains insufflent un vent de modernité à ce mouvement de longue date, tout en affirmant leur propre style.
Des sonorités hardcore punk aux ambiances shoegaze mélancoliques, la scène alternative coréenne se distingue par sa diversité. Voici quelques exemples d’artistes qui méritent l’attention :
Cultgazer : « Mido »
Le premier titre de Cultgazer, « Mido », évoque une boucle hypnagogique, avec une voix éthérée flottant sur des riffs distordus et réverbérés. Enregistré dans un studio improvisé à Dobong-bu, ce morceau reflète le quotidien du groupe, jonglant entre les répétitions universitaires et les espaces confinés. L’intention de créer un effet de décalage est palpable, invitant l’auditeur à savourer la dissonance à son propre rythme. Le clip vidéo, inspiré de l’esthétique de Wong Kar-Wai, avec une palette de couleurs vert et turquoise, ajoute une dimension futuriste à l’univers alt-rock de ce groupe prometteur. Cultgazer incarne un esprit DIY : pas d’artifices, juste deux amis, rencontrés lors d’une soirée d’intégration universitaire, explorant les facettes éphémères de l’identité à travers leur musique.
PCR : « Pessoa »
« Pessoa », de PCR, se caractérise par une cacophonie assumée. Fruit de l’influence de l’esthétique underground de 2HOLLIS, des tenues inspirées des années 2000 et du style Hedi Slimane, ainsi que des instrumentales distordues de Joji, le clip vidéo, tourné avec un iPhone et réalisé dans un style cinématographique amateur, rappelle le montage maximaliste du réalisateur américano-japonais Justin Kaminuma. Ce morceau, à la fois intrigant et discordant, témoigne de l’éthos provocateur de PCR, un collectif art punk basé à Séoul. Le nom du groupe, abréviation de « Pachung-ryu » (reptile en coréen), en est une illustration parfaite. Les membres – Hwang Young-won (batterie), Lee Min-jae (guitare) et Kim Ki-min (chant) – issus de différents groupes, se sont réunis par amour de la musique sans genre.
Wah Wah Wah : « Dirty »
Avec à peine des paroles, le morceau de sept minutes « Dirty », de Wah Wah Wah, parvient à captiver l’attention. Parfait pour la bande originale d’un film initiatique des années 1980, il surprend également par ses choix instrumentaux. Qui aurait cru que le plus punk des éléments serait un long solo de flûte ? Mais ce n’est qu’un prétexte à ce qui suit : un segment énergique, idéal pour la piste de danse. Wah Wah Wah, un quatuor sud-coréen, dégage une énergie brute, rappelant les jam sessions entre frères aînés dans un garage. Ses membres ont auparavant dirigé des groupes de rock coréens emblématiques tels que Silica Gel et DTSQ. En fusionnant des visuels psychédéliques liquides animés des années 1960 avec leurs chansons garage-rock caractéristiques, le groupe offre une expérience unique à son public de niche.
Rumkicks : « Fuck You »
Le trio punk féminin Rumkicks semble tout droit sorti d’un manga d’Ai Yazawa. Leur morceau « Fuck You » est un hymne féministe impertinent. Avec un tempo élevé et un solo de guitare endiablé, la chanson véhicule un message simple de résistance. Les paroles, telles que « mais je n’ai pas à acquiescer même lorsque je suis en désaccord » // « je n’ai pas à être belle » // « je n’ai pas à être en forme », refusent de se soumettre aux idéaux patriarcaux de la féminité, le tout renforcé par le refrain répétitif « Fuck you I won’t do ». Arborant des coiffures mohawk, des pointes liberty, des jupes à plis, des colliers cloutés et du khôl, le groupe défie non seulement les normes de beauté coréennes étouffantes, mais amplifie également les voix féminines dans le punk à travers son propre répertoire.
18Fevers : « Never Fall »
« Never Fall », de 18Fevers, canalise l’angoisse de l’album *Meteora* de Linkin Park. Avec une voix rauque et une ligne de basse percutante, ce morceau est un collage de contradictions. Les couplets, tels que « Quand tout le monde veut nous voir échouer » // « Tout essaie de me faire tomber », reflètent un sentiment anti-establishment virulent. Le groupe, basé à Séoul, a créé un son qu’il appelle « death-punk-disco », mélangeant des éléments de hardcore punk des années 1980, de metal, de pop punk et bien plus encore.
Cherryfilter : « Sweet Little Kitty »
Imprégné de nostalgie, « Sweet Little Kitty » apporte une touche d’euphorie. Au milieu de ses homologues hardcore, ce morceau est plus pop, avec la voix pétillante de la chanteuse Chou Youjeen qui prend les devants. Cherryfilter était l’un des groupes originaux du « Chosun Punk » qui ont émergé de la scène underground du club Hongdae dans les années 1990. Les riffs éclectiques du groupe, les arrangements pop et les vocales dynamiques insufflent un sentiment d’espoir, laissant l’auditeur sur sa faim.
Idiots : « Pureunae »
Avez-vous déjà vu un groupe punk dont un membre joue avec un porte-clés en peluche attaché à sa guitare ? Délibérément fantaisiste, « Pureunae », d’Idiots, se démarque par son son rafraîchissant et doux, permettant de prendre des pauses momentanées sans culpabilité. Le quatuor basé à Séoul, qui s’est rencontré lors de jam sessions universitaires, combine le meilleur des deux mondes, fusionnant des éléments audiovisuels alternatifs rafraîchissants avec son esthétique ludique caractéristique. Avec des pochettes d’album illustrées, inspirées du studio Ghibli, et des clips vidéo dépeignant des tranches de vie, ils sont les véritables punk hopecore, célébrant l’esprit indomptable de la joie. Contrairement à leur nom, leur musique n’est en rien idiote.
Drinking Boys And Girls Choir : « There Is No Spring »
Dès la première écoute, « There Is No Spring », de Drinking Boys And Girls Choir, ne fait pas de concessions. Même avec des paroles simples en anglais (« There is no spring » // « Nothing is enough to live »), la chanson porte un poids émotionnel, offrant une lueur d’espoir, comme l’hiver finit toujours par laisser place au printemps. Salué comme l’un des trios hardcore punk indépendants les plus emblématiques de Corée du Sud, Drinking Boys And Girls Choir (DBGC) est connu pour son soutien à la communauté LGBTQIA+ et sa constante remise en question des normes sociales rigides de sa ville natale, Daegu. Issu du mouvement punk coréen des années 1990, le groupe est également célèbre pour sa reprise en japonais et en coréen de « Linda Linda », du groupe japonais Blue Hearts, qui figure dans la comédie musicale japonaise de 2005 *Linda Linda Linda*.
Sweet Gasoline : « Rainbow Prism »
Parfait pour l’ouverture d’un anime sportif, « Rainbow Prism », de Sweet Gasoline, ressemble à un cousin plus anguleux et rapide de « Fly High!!! » du groupe de rock japonais Burnout Syndromes. Malgré les instrumentales énergiques et les vocales screamo, le morceau injecte une lueur d’espoir. Né d’un rêve au collège, Lee-Do Cheon et Lee-Dong Hyun ont fait perdurer leur amitié adolescente au sein d’un groupe de quatre membres, qui est aujourd’hui à l’avant-garde de la scène punk jeunesse émergente de Corée du Sud.