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Dans quelle mesure Rilke était-il vraiment fasciste ? – DiePresse.com

Publié le 4 décembre 2023 04:27:00. La figure du poète Rainer Maria Rilke est remise en question à l'approche du 150e anniversaire de sa naissance, des lettres récemment réexaminées suggérant une admiration pour le fascisme et le régime…

Dans quelle mesure Rilke était-il vraiment fasciste ? – DiePresse.com

Publié le 4 décembre 2023 04:27:00. La figure du poète Rainer Maria Rilke est remise en question à l’approche du 150e anniversaire de sa naissance, des lettres récemment réexaminées suggérant une admiration pour le fascisme et le régime de Mussolini.

  • Des lettres inédites révèlent l’enthousiasme de Rilke pour Mussolini et son régime dans les années 1920.
  • Ces découvertes relancent le débat sur la complexité de la pensée de Rilke et sa possible proximité avec des idéologies autoritaires.
  • Les spécialistes nuancent ces accusations, soulignant les contradictions et les fluctuations politiques du poète.

La réception de l’œuvre de Rainer Maria Rilke, figure majeure de la poésie du XXe siècle, est depuis toujours marquée par des tensions. Oscillant entre l’adulation et la critique, l’exaltation philosophique et la dérision, le poète des marginaux se voit aujourd’hui confronté à une nouvelle polémique. La publication récente de l’ouvrage « Le scintillement des peaux de prédateurs » a ravivé les soupçons quant à une possible sympathie de Rilke pour le fascisme, à l’occasion du 150e anniversaire de sa naissance.

Au cœur de cette controverse se trouvent trois lettres, longtemps restées dans l’ombre, que l’universitaire allemand Hans-Peter Kunisch a exhumées et analysées. Ces correspondances, échangées avec la duchesse milanaise Aurelia (Lella) Gallarati-Scotti, révèlent un Rilke admiratif envers Benito Mussolini. Le 5 janvier 1926, il lui écrit en français :

« Quel essor ! (…) Quel beau discours de M. Mussolini »

Rainer Maria Rilke

. À cette époque, Mussolini avait déjà entamé la suppression du Parlement, l’élimination de l’opposition politique et la censure de la presse.

Interrogé par sa correspondante sur cette admiration, Rilke se défend de toute implication politique directe, mais établit un parallèle troublant entre la politique et la poésie. Il suggère que, dans les deux domaines, « les intentions purement humaines, intentionnellement humaines ne valent pas grand-chose ». Selon lui, l’essentiel réside dans « l’obéissance à un diktat autoritaire qui ne vise ni le bien ni le mal (que l’on connaît si peu) », une soumission à un « ordre supérieur ». La liberté, pour Rilke, ne conduit qu’à l’incertitude, « au milieu du chemin, dans le champ étroit de la raison ». Il estime même que les dictateurs pourraient reconnaître ce principe en « exerçant un pouvoir sain et sûr », un pouvoir qui, selon lui, possède une « profonde innocence » comparable à celle de la nature.

Dans une lettre du 14 février 1926, Rilke loue l’« unité perçue » en Italie, qu’il attribue à « l’architecte de la volonté italienne ». Il oppose cette cohésion à une « Europe pauvre », affaiblie par des « abstractions » telles que « l’international » et « l’humanité ». Il avance également que des poussées de « nationalisme dur » pourraient constituer une étape nécessaire vers une conscience nationale, vers le « noyau mystérieux » d’un peuple.

Ces idées, bien que reflétant les courants de pensée conservateurs, nationalistes et autoritaires des années 1920, suscitent aujourd’hui l’interrogation. Rilke était-il véritablement un fasciste ? Les spécialistes nuancent cette accusation. Ils soulignent la nature fluctuante des convictions politiques du poète, qui a connu des périodes d’enthousiasme pour des idéologies diverses, allant du socialisme à la guerre, avant de se désillusionner rapidement. En 1914, il avait brièvement soutenu la guerre avant de devenir pacifiste, puis, en 1919, il s’était enthousiasmé pour la République soviétique socialiste de Munich, avant de réaliser que la révolution n’était pas l’affaire d’un poète.

Certains suggèrent que la maladie de Rilke pourrait avoir altéré son jugement. Le poète lui-même évoque la possibilité que son désir de « guérir » l’ordre soit lié à son état de santé. Cependant, cette hypothèse ne fait pas consensus, d’autant plus que Rilke a continué à écrire des lettres magnifiques à la poétesse russe Marina Tsvetaeva malgré ses problèmes de santé. L’universitaire Hans-Peter Kunisch souligne que les thèmes présents dans ces lettres se retrouvent également dans l’œuvre de Rilke, témoignant d’une vision du monde cohérente, qui ne devient choquante que lorsqu’elle est transposée dans le domaine politique.

L’érudit austro-américain Egon Schwarz avait déjà attiré l’attention sur ces lettres dans son ouvrage de 1972, « The Swallowed Sob », mais elles n’avaient pas suscité de débat majeur. « Le scintillement des peaux de prédateurs » comble donc une lacune dans la recherche sur Rilke. L’auteur insiste sur la nécessité de lire Rilke dans toute sa complexité, avec ses « abîmes », afin de ne pas le nier ni de lui dénier sa dignité. Il suggère qu’il est possible de continuer à apprécier la grande poésie de Rilke sans pour autant idéaliser son auteur : il suffit de séparer l’œuvre de son créateur.

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À propos de l’auteur: Clara Dubois

Clara Dubois suit l’actualité internationale, les affaires diplomatiques et les grands équilibres géopolitiques. Son travail met l’accent sur le contexte, les faits vérifiables et les conséquences concrètes des événements mondiaux.