Publié le 4 décembre 2023 14h30. La crise à Gaza révèle les limites d’une diplomatie internationale sélective et l’érosion de l’ordre mondial unipolaire, ouvrant la voie à une nouvelle configuration géopolitique où le rôle des puissances émergentes s’affirme.
- Le conflit à Gaza met en lumière l’hypocrisie d’une application inégale des règles internationales, avec des standards différents selon les régions.
- L’influence des États-Unis, traditionnellement dominante, est en déclin, symbolisée par leur absence récente au sommet du G20 en Afrique du Sud.
- L’émergence de nouveaux pôles de pouvoir, notamment les pays du Sud, remet en question la suprématie occidentale et appelle à une refonte de la diplomatie internationale.
La situation à Gaza est devenue le symbole d’une diplomatie internationale à double vitesse, où les principes et les règles semblent s’appliquer de manière variable selon les intérêts en jeu. Les États-Unis, bien que tardifs dans leur intervention, ont agi principalement pour défendre une occupation jugée illégale par la Cour internationale de Justice (CIJ). Cette attitude, partagée par d’autres nations occidentales, contraste avec leur rôle historique dans la construction d’institutions multilatérales, qu’ils semblent désormais affaiblir par des politiques nationalistes.
Cette érosion de la crédibilité marque un tournant majeur dans l’ordre mondial, signalant l’effondrement de l’autorité d’une superpuissance unique. L’absence notable des États-Unis au sommet du G20 en Afrique du Sud la semaine dernière illustre ce changement de paradigme. Alors que le Forum de Doha se prépare à accueillir des milliers de participants sous le thème « La justice en action : au-delà des promesses de progrès », l’incapacité à prévenir un potentiel génocide à Gaza exige une remise en question profonde des méthodes actuelles.
Le cessez-le-feu négocié à Gaza, bien que salué par certains, n’a apporté ni solution politique durable ni sécurité aux Palestiniens. L’avenir de la bande de Gaza continue d’être discuté sans la participation directe des Palestiniens eux-mêmes, une situation qui se répète depuis la fin de la Guerre froide. La diplomatie internationale opère souvent selon un modèle où une puissance majeure déclenche ou alimente un conflit par le biais de leviers politiques, de pressions économiques ou d’une aide conditionnelle. Un vaste écosystème s’est développé autour de ce système, incluant des organisations humanitaires, des groupes de réflexion et des consultants, souvent financés par les pays occidentaux, qui renforcent l’idée qu’une intervention de Washington peut résoudre n’importe quelle crise.
Le cessez-le-feu à Gaza démontre que ce modèle reste opérationnel. Les États-Unis ont exercé leur influence, et la communauté humanitaire s’est mobilisée pour gérer les conséquences de l’accord. L’armée américaine a même mis en place un centre de coordination civilo-militaire pour superviser l’acheminement de l’aide et la reconstruction. Cependant, cet accord imparfait est perçu par beaucoup comme une avancée tardive, intervenue après deux ans de destruction massive et renforçant une occupation considérée comme illégale. Cela révèle, selon certains, une faillite morale de la diplomatie transactionnelle, incarnée par l’approche actuelle de l’administration américaine, qui privilégie une logique coloniale de peuplement.
Dans ce contexte de transition, l’analyste Antonio Gramsci, dans ses écrits des années 1930, parlait d’une période d’« interrègne », où « le vieux monde agonise et le nouveau monde tarde à naître ». Ce vide favorise l’émergence de « symptômes morbides », tels que la résurgence du fascisme et de l’ethno-nationalisme. Lorsque les grandes puissances refusent de jouer leur rôle de médiateur, le monde devient plus instable et contesté, exigeant une nouvelle approche pour influencer le cours des conflits.
L’ère de l’influence unilatérale touche à sa fin, et les institutions construites pour le XXe siècle peinent à s’adapter à la réalité d’un monde multipolaire. Alors que la puissance occidentale se replie sur elle-même, ceux qui ont bâti leur crédibilité sur leur proximité avec les acteurs locaux sont confrontés à une crise de légitimité. L’ONU, en particulier, a du mal à affirmer son autorité dans ce nouveau paysage, contrainte par les politiques de ses principaux contributeurs financiers et par l’érosion de la confiance des populations affectées. Cependant, cette transition offre à l’ONU une opportunité unique de renouveler sa légitimité en s’alignant sur les puissances émergentes, en développant des partenariats régionaux et en défendant l’application équitable du droit international.
Parallèlement à ces évolutions, de nouveaux centres de gravité émergent dans la recherche de solutions pacifiques et durables. Le Qatar, grâce à sa position politique unique et à son agilité diplomatique, s’est imposé comme un acteur clé de la médiation, parvenant à ouvrir le dialogue là où les approches traditionnelles ont échoué. Ses canaux de communication ouverts avec divers acteurs, au-delà des clivages, ont fait de Doha un nœud indispensable dans l’architecture mondiale de résolution des conflits, même pour ses détracteurs. L’initiative de l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de Justice et le Groupe de La Haye illustrent également l’évolution de la légitimité internationale, forgée dans le contexte d’un potentiel génocide.
Cette nouvelle dynamique pourrait donner naissance à une forme de levier politique reposant sur des alliances plus larges et une insistance sur la responsabilité plutôt que sur la domination et la cooptation. Comme le souligne le thème du Forum de Doha, il s’agit d’un appel à aller « au-delà des promesses de progrès » en traduisant « la justice en action ». Cependant, le vote massif en faveur du plan américain pour Gaza au Conseil de sécurité de l’ONU ce mois-ci a démontré la fragilité de cet ordre émergent. Les États ont cédé à la pression américaine, selon des sources diplomatiques, prouvant que les intérêts économiques continuent de primer sur la résurgence des mouvements décoloniaux. Cela rappelle que la multipolarité n’est pas une garantie de justice, mais simplement une redistribution de l’influence.
Il n’est pas nécessairement ainsi. Le Sud global a le potentiel de constituer un bloc géopolitique capable de définir ses propres conditions et de négocier à ses propres tables. L’affirmation croissante de la coalition des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) et l’indépendance diplomatique de certains gouvernements latino-américains en témoignent. Ignorer cette réalité, c’est ignorer l’avenir. Lors du récent sommet des BRICS en août 2023, les États membres ont réaffirmé leur volonté d’établir un ordre multipolaire, remettant en question la domination de longue date des capitales occidentales sur la diplomatie internationale.
La diplomatie, qu’elle soit exercée par les États, les institutions multilatérales ou leurs soutiens, doit évoluer au-delà de la logique du levier unique. Elle doit s’appuyer sur l’honnêteté idéologique et l’engagement pragmatique. Cela implique de prendre en compte les asymétries des conflits modernes, de rejeter les étiquettes simplistes et de reconnaître la légitimité des différentes structures de pouvoir. Un engagement pragmatique exige également d’être prêt à dialoguer avec tous les acteurs concernés, y compris les alliances régionales, les groupes armés et les mouvements civiques.
Ceux qui s’accrochent à une seule clé seront laissés pour compte. Les Palestiniens – et tous ceux qui ont souffert sous un ordre unipolaire – ne les regretteront pas. L’avenir de la paix appartient à ceux qui possèdent de nombreuses clés et savent quelle porte ouvrir et quand. L’ère du levier unique touche à sa fin.
Les opinions exprimées dans cet article appartiennent à l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale d’Al Jazeera.
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