L’émergence fulgurante de DeepSeek, une intelligence artificielle chinoise développée par un laboratoire peu connu, a secoué le monde de la technologie en janvier dernier. Cette percée, réalisée avec des moyens limités et une technologie de pointe inférieure à celle de ses concurrents américains, illustre la capacité croissante de la Chine à rivaliser dans le domaine crucial de l’IA.
L’annonce de DeepSeek a eu des répercussions immédiates sur les marchés financiers, entraînant une chute spectaculaire des actions de géants américains comme Nvidia (une baisse de 17 % le 20 janvier, effaçant 593 milliards de dollars de capitalisation boursière – soit la plus forte perte quotidienne jamais enregistrée par une entreprise), Meta et Microsoft. Mais au-delà des chiffres, c’est la rencontre entre le PDG de DeepSeek, Liang Wenfeng, et le Premier ministre chinois Li Qiang qui a révélé l’ampleur de la surprise et de l’enthousiasme suscités par cette innovation côté chinois.
DeepSeek, une entreprise privée initialement méconnue, a rapidement été saluée par Pékin comme un « champion national », symbole de l’ambition chinoise de devenir un leader mondial dans les technologies de pointe. Cet épisode met en lumière la relation complexe entre les innovateurs privés et les autorités chinoises, une dynamique qui permet au pays de défier les attentes et de réaliser des avancées technologiques significatives, malgré un contrôle gouvernemental strict.
« Nous nous sommes trompés sur l’obstacle que la censure poserait au développement par la Chine de grands modèles linguistiques », a déclaré Jeffrey Ding, politologue à l’Université George Washington. Les entreprises chinoises ont en effet réussi à intégrer les exigences de censure gouvernementales tout en continuant à innover dans le domaine de l’IA, qui est désormais utilisée pour renforcer le contrôle de l’information.
Les progrès de DeepSeek et d’autres entreprises chinoises démontrent également que les restrictions américaines sur l’exportation de semi-conducteurs avancés, bien que freinantes, n’ont pas stoppé la progression technologique de la Chine. Des entreprises comme iFLYTEK et AISPEECH mettent en avant leur capacité à développer des applications d’IA performantes, même en s’appuyant sur des composants chinois depuis qu’elles ont été soumises à des sanctions américaines en 2019.
« Nos ventes augmentent d’année en année », a affirmé Duan Dawei, vice-président senior d’iFLYTEK. « À l’avenir, nous lancerons nos produits sur le marché américain. »
Par ailleurs, la guerre commerciale lancée par l’administration Trump en 2018, avec l’imposition de droits de douane élevés (jusqu’à plus de 120 %), a eu des conséquences importantes sur le secteur manufacturier chinois, notamment dans la ville de Yiwu, un centre mondial du commerce de petites marchandises. Les commerçants locaux ont dû faire preuve de créativité pour trouver de nouveaux marchés et compenser la baisse des exportations vers les États-Unis.
« Les États-Unis prendront du retard plus rapidement à cause de cela », a commenté un commerçant de jade, souhaitant rester anonyme.
Malgré une forte baisse des échanges commerciaux avec les États-Unis, les exportations globales de la Chine ont augmenté de 6 % sur un an au cours des trois premiers trimestres de 2025, contribuant à la croissance économique du pays. Une trêve commerciale d’un an a été négociée entre Donald Trump et Xi Jinping en octobre, mais les entrepreneurs de Yiwu restent prudents.
Au-delà des enjeux économiques et technologiques, cette année de reportage a permis de constater les réalités sociales de la Chine contemporaine. La rencontre fortuite avec une amie, surnommée « tante », illustre les difficultés rencontrées par des millions de Chinois, notamment les migrants ruraux, qui luttent pour subvenir à leurs besoins et trouver leur place dans une économie en mutation.
« J’habite à proximité, viens à mon appartement pour prendre le thé », m’a-t-elle proposé en me tirant vers son modeste logement souterrain. Elle travaille de longues heures dans un restaurant pour aider sa famille, mais garde espoir pour l’avenir.
« Mon fils aîné se marie en janvier ! » m’a-t-elle confié avec enthousiasme. « Et, confie-t-elle, son premier petit-enfant est en route. »
Malgré les défis, les dirigeants chinois misent sur la résilience et la capacité de leur population à surmonter les épreuves.