Publié le 24 septembre 2023 14:35:00. L’essor spectaculaire des salles de sport à Montevideo interroge sur notre rapport au corps, à la santé et aux normes sociales, au-delà de la simple recherche de bien-être physique.
- Le nombre de salles de sport semble avoir considérablement augmenté à Montevideo, suscitant des interrogations sur les motivations qui poussent les Uruguayens à s’y inscrire.
- L’histoire du fitness remonte à l’Antiquité grecque, mais son essor contemporain s’inscrit dans une logique industrielle et néolibérale, où la responsabilité individuelle est mise en avant.
- Une analyse sociologique, inspirée du posthumanisme, révèle que la pratique du fitness est bien plus qu’un choix personnel : elle est le fruit d’interactions complexes entre individus, technologies, normes sociales et imaginaires culturels.
On observe un véritable foisonnement de salles de sport et d’espaces dédiés au fitness à Montevideo. Difficile de quantifier précisément ce phénomène sans une étude approfondie, mais l’impression est forte : une salle de sport semble désormais présente à chaque coin de rue. Cette prolifération coïncide-t-elle avec le regain d’intérêt habituel pour la remise en forme à l’approche de l’été ? Cette question reste ouverte, mais elle souligne une réalité : le corps, longtemps dissimulé, est de plus en plus exposé au regard des autres, notamment sur les plages uruguayennes.
L’histoire des salles de sport est ancienne. Le terme même de « gymnase » trouve son origine dans la Grèce antique, où le mot grec gymnós signifiait « nu ». Ces lieux étaient initialement dédiés à l’exercice physique, mais aussi à la formation intellectuelle, souvent pratiqués en toute nudité, dans une culture où le corps et l’esprit étaient considérés comme indissociables. Au XXe siècle, le président américain John F. Kennedy a souligné l’importance de la condition physique, la considérant comme une menace pour la sécurité nationale et un gage de citoyenneté responsable. Dans les années 1970 et 1980, le fitness s’est imposé comme une véritable tendance, promouvant l’idée, issue des théories néolibérales, que l’adoption d’un mode de vie sain relevait de la responsabilité individuelle et du libre choix.
Aujourd’hui, le fitness est devenu une industrie mondiale florissante. Certaines études estiment qu’il s’agit de l’activité sportive la plus pratiquée au monde, dépassant largement le football, le cyclisme, la natation, le basketball, le tennis et le volley-ball combinés. Cette popularité témoigne de son importance croissante dans notre culture occidentale.
Le sociologue Michel Foucault affirmait que la science cherche à révéler ce que nous ne voyons pas, tandis que la sociologie, au contraire, vise à rendre visible ce qui est évident, mais que nous ne percevons pas en raison de sa proximité. Nos pratiques quotidiennes, comme l’inscription à une salle de sport ou la pratique du CrossFit, sont souvent déterminées par des causes sociales et des effets socialement construits dont nous n’avons pas conscience. Il est frappant de constater, par exemple, la présence croissante de personnes pratiquant le CrossFit dans les rues de Montevideo, une activité qui répond sans doute à des motivations liées à l’apparence physique ou à la santé.
Pour comprendre les tendances actuelles du fitness, il est pertinent de s’intéresser au posthumanisme et aux approches dites « plus qu’humaines ». Ces perspectives théoriques remettent en question la centralité de l’humain, en soulignant notre interdépendance avec les objets, les technologies, l’environnement et les animaux. Au lieu de considérer que nos actions sont uniquement motivées par notre volonté, il est nécessaire de prendre en compte tous les éléments non humains qui contribuent à façonner nos vies. Ainsi, les salles de sport et les pratiques de fitness doivent être envisagées comme des assemblages complexes de corps humains, d’appareils, d’espaces et de normes, et non comme de simples activités individuelles.
La physicienne et posthumaniste Karen Barad propose le concept d’« intra-action » pour décrire la manière dont les humains interagissent avec le monde. Contrairement à l’idée d’interaction, qui suppose que deux entités préexistantes entrent en contact, l’intra-action suggère que les choses n’existent pas par elles-mêmes, mais émergent à travers leurs relations au sein d’environnements sociaux, culturels et matériels. Dans cette perspective, le corps est coproduit par des machines, des discours sur la santé, des vêtements de sport, des instructeurs, des imaginaires de succès et des réseaux sociaux qui promeuvent des images idéalisées du corps. Le corps est donc un assemblage hétérogène d’éléments qui le façonnent et le déterminent.
Cette analyse révèle comment l’action humaine est distribuée. En sociologie, l’agentivité désigne la capacité que nous avons à agir et à prendre des décisions. Cependant, la théorie du posthumanisme et de l’« au-delà de l’humain » suggère que nos actions sont co-construites par des forces matérielles et culturelles qui dépassent notre capacité de choix. L’idéal moderne d’autonomie, qui suppose que nous nous donnons nos propres règles, est remis en question. Selon le sociologue Bruno Latour, nous n’avons jamais été véritablement modernes, car cette vision de l’autonomie est illusoire.
Avec l’arrivée de l’été, après une période de fêtes marquée par les excès alimentaires, la culture nous enjoint à retrouver la forme. En passant devant les salles de sport, je ressens cette pression sociale et je me suis donc rendu plus souvent au club que j’ai créé en octobre, conscient que le maintien d’une bonne condition physique demande un effort croissant avec l’âge.