Le cinéma a perdu l’un de ses maîtres. Le réalisateur hongrois Béla Tarr, figure majeure du cinéma d’auteur, est décédé, laissant derrière lui un héritage d’œuvres sombres et puissantes qui interrogent la condition humaine. Son ancien assistant, le réalisateur László Nemes, témoigne d’une relation mentorale intense et d’une influence artistique profonde.
László Nemes se souvient de leur dernière rencontre, il y a quelques années, lors de la conférence Nexus à Amsterdam. Ils y avaient été invités pour discuter de l’état du monde et de l’art. « Nous pensions tous deux que la lumière et l’obscurité coexistaient dans le monde, même si nos perceptions divergeaient », confie-t-il. À cette époque, Béla Tarr était déjà affaibli physiquement, mais son esprit restait « féroce, rebelle, furieux ». Nemes, qui avait été son apprenti, ressentait l’importance de cet ultime échange.
Leur collaboration avait débuté en 2004, lorsque Nemes, aspirant cinéaste, postula pour être assistant sur le tournage de The Man from London. Béla Tarr lui confia sa première véritable mission : trouver l’interprète d’un rôle important. Une recherche qui dura des mois, même si le personnage fut finalement supprimé du scénario. Pour Tarr, cependant, aucun effort n’était vain. Chaque étape contribuait à l’énergie du film, et la qualité finale dépendait de la difficulté du processus.
Nemes fut rapidement captivé par la méthode de Tarr, une véritable révélation. Des plans-séquences de dix minutes, ininterrompus, unifiant l’espace, les personnages et le temps, le tout en noir et blanc. Il comprit que c’était là la meilleure façon d’apprendre le métier, bien plus efficace que n’importe quelle école de cinéma. Il s’agissait de trouver un maître et de s’initier aux mystères de l’art, comme les peintres et les artisans le faisaient depuis des siècles.
The Man from London, adaptation d’un roman de Georges Simenon, fut un projet ambitieux et complexe. Un film hongrois, tourné avec des acteurs internationaux et des figurants locaux, chacun parlant sa langue maternelle, dans une ville corse déguisée en port normand pour reconstituer l’atmosphère des années 1930. Le tournage impliqua notamment la construction d’une imposante tour de guet métallique surplombant la baie. « C’était un projet à la Fitzcarraldo, d’une ambition gargantuesque », se souvient Nemes, mais la présence inspirante de Tarr, de sa partenaire et monteuse Agnes Hranitzky, du chef décorateur László Rajk, et du scénariste (et futur prix Nobel) László Krasznahorkai, lui donna l’impression d’être au centre du monde.
Le tournage fut semé d’embûches, principalement en raison d’un décalage entre les fonds disponibles et l’ampleur du projet. Béla Tarr, en quête constante de perfection, changeait de directeurs de la photographie tout en cherchant de nouveaux financements. Nemes comprit alors la différence entre compromis et compromission. Un cinéaste doit naviguer entre ces deux extrêmes, parfois en faisant des sacrifices, parfois en défendant son intégrité artistique. Ce fut un défi, même pour Tarr.
La période d’incertitude qui entoura le film fut marquée par une tragédie : le suicide du producteur français Humbert Balsan. Un événement qui illustra le lien profond entre l’art de Tarr et la réalité. « La vie est cinéma et le cinéma est la vie », affirme Nemes, « avec l’aide de personnes comme lui. »
Un jour, alors que le tournage était interrompu, Nemes découvrit dans une librairie de Bastia un recueil de témoignages des Sonderkommandos d’Auschwitz. Il lui fallut dix ans pour trouver la forme qui permettrait de raconter cette histoire, et c’est ainsi qu’il réalisa son premier long métrage, Son of Saul. « On ne peut pas quitter facilement l’univers de Béla Tarr », explique-t-il. « Cela doit être un geste de défi. » En partant, il ressentit une grande perte, mais emporta avec lui l’attitude rebelle de son maître, cette remise en question constante des conventions cinématographiques.
En 2004, Béla Tarr avait également été chargé de réaliser un court métrage à Budapest sur l’entrée de la Hongrie dans l’Union européenne, intitulé Prologue. Nemes et d’autres assistants durent trouver en une nuit 300 sans-abri acceptant d’être filmés dans une file d’attente pour recevoir de la nourriture. « Un flux de visages infinis, d’humanité, de fragilité, des oubliés », décrit Nemes. C’était ainsi que Tarr voyait la Hongrie en Europe. En le conduisant sur le lieu de tournage, Tarr lui demanda timidement s’il pensait que ce serait un bon film. « Pourquoi le grand réalisateur poserait-il une telle question à un jeune assistant ? », s’interroge Nemes. « Peut-être savait-il que je chérisserais toujours la tradition à laquelle il appartenait, et que je ferais de mon mieux pour maintenir la flamme allumée. »