Publié le 15 mars 2024 14:35:00. Face à la vulnérabilité croissante des infrastructures numériques, des experts explorent la possibilité de faire fonctionner le Bitcoin, et plus largement les systèmes financiers, en dehors du réseau internet traditionnel, en s’appuyant sur des technologies alternatives comme les ondes radio et les réseaux locaux.
- Le Bitcoin, souvent perçu comme une monnaie purement numérique, pourrait en réalité fonctionner comme un registre d’informations transférable par divers supports, même sans connexion internet.
- Des technologies comme les radiofréquences, les satellites et les réseaux maillés offrent des alternatives pour maintenir le fonctionnement de la cryptomonnaie en cas de panne généralisée du réseau.
- La résilience d’un système financier dépend autant de la technologie que de la confiance sociale et des institutions qui le soutiennent.
La survie en isolement total repose sur l’accès aux ressources immédiates. Sur une île déserte, la capacité à trouver de l’eau ou de la nourriture détermine la survie. Dans ce contexte, la notion de richesse n’a pas de sens, faute d’échange possible. Mais dès qu’une seconde personne apparaît, la nécessité d’organiser la coexistence et la gestion des ressources se fait sentir. C’est là que l’argent émerge, non pas comme un objet précieux en soi, mais comme un outil social permettant de communiquer sur la propriété et d’établir un consensus.
L’histoire de la monnaie témoigne de cette évolution : des coquillages aux métaux précieux, en passant par les billets de papier, le support physique a toujours été secondaire par rapport à la capacité du système à transmettre une promesse de valeur. Aujourd’hui, cette fonction est presque entièrement déléguée aux infrastructures numériques. Beaucoup craignent qu’une panne du réseau internet mondial ne provoque un effondrement irréversible du système économique. Cette inquiétude est légitime, car les banques modernes dépendent de serveurs interconnectés et l’argent physique est vulnérable à la détérioration, à la perte et à la possible invalidation par les autorités en temps de crise.
Dans ce contexte, le Bitcoin est souvent considéré comme une monnaie numérique vouée à l’extinction en cas de déconnexion technologique. Pourtant, une analyse plus approfondie révèle que son architecture est fondamentalement un registre d’informations. En tant qu’information, son transfert ne dépend pas uniquement des protocoles internet traditionnels, mais de tout support capable de transporter des données. Le défi du « Bitcoin analogique » consiste à adapter ce protocole à des canaux de communication indépendants du réseau internet, explorant ainsi les limites de la technologie financière en situation de déconnexion.
Plusieurs pistes sont explorées. L’utilisation des radiofréquences et des satellites, par exemple, permet déjà de diffuser des données de la blockchain depuis l’espace. Toute personne disposant d’une antenne parabolique et d’un récepteur peut ainsi synchroniser le registre sans passer par un fournisseur d’accès internet. Parallèlement, les radioamateurs ont démontré leur capacité à transmettre des transactions signées sur des distances continentales en utilisant le rebond des ondes radio dans l’ionosphère. Un utilisateur isolé peut ainsi envoyer une transaction à un destinataire connecté au réseau mondial, garantissant son enregistrement.
En milieu urbain, les réseaux maillés (mesh networks) offrent une alternative viable en interconnectant directement des appareils mobiles ou des nœuds locaux via des signaux à courte portée comme le Bluetooth ou des protocoles radio de faible puissance. Dans ce modèle, l’information circule de manière coopérative d’un appareil à l’autre, sans passer par un point central, rappelant la propagation de l’information de bouche à oreille.
Une autre dimension du Bitcoin analogique réside dans le transfert physique de souveraineté, en utilisant des supports similaires à la monnaie papier ou métallique. Des dispositifs matériels sécurisés permettent de stocker les clés privées nécessaires à l’accès aux fonds. En remettant physiquement un tel appareil à une autre personne, on transfère la propriété des actifs sans aucun signal électronique. La confiance repose alors sur l’intégrité physique du support, garantissant que personne d’autre ne détient la clé d’accès. Cela permet au Bitcoin de circuler comme de l’argent liquide, facilitant les échanges locaux même en cas de panne totale des télécommunications.
La viabilité de ces systèmes analogiques soulève une question fondamentale : la nature de la résilience financière. Si le système bancaire traditionnel est pratique en temps normal, sa dépendance aux infrastructures de communication le rend vulnérable aux crises systémiques. L’argent liquide, bien qu’utile, est limité géographiquement et exposé à des risques de confiscation ou de contrefaçon nécessitant une validation centrale. La capacité de transmettre un message cryptographiquement vérifiable par ondes radio ou par un support physique indépendant confère à l’individu une autonomie inédite.
Cependant, des obstacles importants subsistent. L’utilisation des radiofréquences requiert des compétences techniques que la majorité de la population ne possède pas actuellement. De plus, la vitesse de transmission est bien inférieure à celle des réseaux à fibre optique, limitant la fréquence et le volume des transactions. L’ingénierie nécessaire pour simplifier ces processus et les rendre accessibles au grand public est encore à ses débuts, et l’utilisation de matériel spécifique pour les transactions physiques pose des défis logistiques.
La véritable limite du Bitcoin analogique pourrait ne pas être l’absence d’internet, mais la fragmentation du consensus social qui soutient sa valeur. L’argent est avant tout un langage de confiance. Si une communauté est contrainte de fonctionner en isolement prolongé, le risque n’est pas seulement technique, mais informationnel. Sans un flux constant de données synchronisées à l’échelle mondiale, plusieurs versions locales du registre pourraient émerger, rendant difficile la réunification du système une fois la connexion rétablie.
Cette perspective souligne que la robustesse d’un système financier dépend autant de sa capacité à transmettre des informations que de la stabilité des institutions et des accords sociaux qui le soutiennent. En situation de crise extrême, la société pourrait naturellement revenir à des formes d’échange basées sur la proximité et la confiance interpersonnelle immédiate, où la complexité d’un registre global, même analogique, pourrait s’avérer moins efficace que des systèmes de crédit fondés sur la réputation locale. En fin de compte, la survie de toute technologie sociale dépend moins de l’ingénierie que de la volonté collective de partager une vision commune de la valeur.
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