Le ministre érythréen des Affaires étrangères, Osman Saleh, accuse les Émirats arabes unis de mener une « impérialisme portuaire » en Afrique. Dans une interview exclusive, il dénonce une expansion stratégique et militaire régionale qui dépasse les simples intérêts économiques, révélant de vives tensions diplomatiques dans la Corne de l’Afrique.
Les accusations d’Osman Saleh contre la stratégie émiratie
L’Érythrée hausse le ton face à l’expansion de Abou Dhabi sur le continent africain. Dans des déclarations rapportées par la presse internationale, le chef de la diplomatie érythréenne, Osman Saleh, a ouvertement qualifié la politique régionale émiratie d’impérialisme portuaire. Selon lui, la multiplication des infrastructures contrôlées ou gérées par les Émirats arabes unis répond à des ambitions géopolitiques bien plus vastes que le commerce.
Les groupes portuaires émiratis, à l’instar de DP World et d’AD Ports, détiennent des participations ou gèrent des installations cruciales dans plusieurs pays, notamment en Égypte, en Tanzanie, ainsi qu’au Somaliland et au Puntland. Pour Asmara, cette toile d’araignée portuaire le long des côtes d’Afrique de l’Est soulève des questions fondamentales sur les véritables intentions des Émirats arabes unis dans la région.
Le refus d’une base militaire conjointe et les tensions de la mer Rouge
Si les Émirats avaient établi en 2016 une base militaire au port méridional d’Assab pour mener des opérations contre les Houthis au Yémen aux côtés de l’Arabie saoudite, les exigences émiraties se sont par la suite heurtées à un refus catégorique de l’État érythréen.
Un haut responsable érythréen a ainsi indiqué que son pays avait rejeté, vers 2016, une demande visant à implanter une base militaire sur une île de l’archipel des Dahlak qui aurait été partagée avec Israël, environ cinq ans avant la signature des accords d’Abraham. Nous ne voulons pas que l’une ou l’autre puissance étrangère dispose d’un pôle d’attache en Érythrée, a résumé le ministre Osman Saleh.
L’UAE dispose d’installations portuaires partout dans la région, et les pays africains doivent s’interroger. Est-ce uniquement pour des raisons économiques ? Non. Osman Saleh, ministre des Affaires étrangères de l’Érythrée, via Middle East Eye
Résistances régionales et rivalités autour de l’Éthiopie
Cette méfiance envers les ambitions portuaires et militaires d’Abou Dhabi dépasse les frontières érythréennes. D’autres États de la région ont également freiné ou interrompu des projets d’envergure. À Djibouti, la concession accordée à DP World a été annulée en 2018. Au Soudan, le gouvernement a mis un terme à un accord conclu en 2022 qui prévoyait la construction par AD Ports Group d’un port d’une valeur de 6 milliards de dollars sur la mer Rouge.

Parallèlement, les autorités érythréennes s’inquiètent d’un rapprochement grandissant entre les Émirats arabes unis, Israël et l’Éthiopie. Alors que le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed entretient des liens étroits avec Abou Dhabi — s’appuyant notamment sur des drones et des systèmes d’armes émiratis —, Asmara redoute une stratégie régionale agressive visant le littoral de la mer Rouge, sur lequel l’Éthiopie a émis des revendications contestées.
La rupture diplomatique avec Israël et les incertitudes sécuritaires
L’évolution de la situation dans la Corne de l’Afrique a également poussé l’Érythrée à redéfinir ses liens avec l’État hébreu. Estimant qu’Israël cherche à étendre son influence sur la mer Rouge et s’appuyant sur des coopérations observées au Somaliland, le gouvernement érythréen a pris des mesures drastiques. Nous avons décidé que nous ne voulions pas de leur ambassade ici, a souligné le ministre érythréen, marquant une rupture nette dans les relations diplomatiques bilatérales.
Alors que les Émirats soutiennent les Forces de soutien rapide (FSR) au Soudan — un groupe paramilitaire engagé contre l’armée soudanaise et accusé de crimes graves —, l’Érythrée multiplie les contacts avec Khartoum pour tenter de stabiliser son voisinage. Les développements à venir dans cet espace stratégique dépendront de la capacité des acteurs locaux à contrer l’hégémonie logistique et militaire qui redessine la carte de la mer Rouge.