Depuis trente ans, la sociologue Eva Illouz étudie l’emprise des émotions sur nos sociétés modernes. Directrice d’études à l’EHESS à Paris et lauréate du prix Emet en 2018, elle renouvelle la pensée critique en croisant l’économie et la vie intime, de la naissance de sa vocation au Maroc jusqu’à ses travaux actuels sur le marché de l’amour.
Depuis trois décennies, Eva Illouz analyse les mouvements de la sensibilité contemporaine en s’appuyant sur les outils de la sociologie plutôt que sur ceux de la psychologie classique. Son approche novatrice a profondément marqué la recherche actuelle, comme le souligne le sociologue Luc Boltanski : Elle a contribué au renouveau de la pensée critique. L’un de ses apports a été de faire converger les recherches de deux champs disciplinaires jusque-là opposés : celui de l’économie et celui des émotions.
Reconnue par ses pairs, par le grand public et par les médias — qui l’ont souvent classée parmi les intellectuels influents, à l’instar de Die Zeit en 2009, Le Point en 2013 ou L’Obs en 2020 —, la chercheuse franco-israélienne poursuit ses travaux à Paris. Elle y occupe le poste de directrice d’études à l’école des hautes études en sciences sociales (EHESS), dans un bureau partagé du quartier Sèvres-Babylone.
De Fès à Paris, la formation d’une conscience sociologique
Née en 1961 à Fès, au Maroc, au sein d’une famille juive sépharade, Eva Illouz grandit au cœur d’une histoire familiale marquée par les déplacements. Ses ancêtres avaient fui l’Inquisition espagnole de 1492 avant de s’établir en Afrique du Nord. Son père, Émile-Haïm, exerçait la profession de bijoutier, tandis que sa mère, Alice, veillait sur leurs cinq enfants.
Après la guerre des Six Jours en 1967, les tensions croissantes entre communautés juives et musulmanes incitent la famille à envisager un départ. Les juifs vivent partout avec l’idée qu’un jour ils devront peut-être partir
, confie-t-elle. En 1971, les Illouz s’installent à Sarcelles, en région parisienne, où la jeune Eva obtient la naturalisation française à l’âge de 10 ans.
Après un baccalauréat littéraire passé à Paris, elle entame des études de lettres à l’université de Nanterre. Son mémoire de maîtrise jette déjà des ponts entre littérature et sociologie, explorant l’identité juive chez Albert Memmi et Albert Cohen. En 1983, elle fait son alya à Jérusalem à l’appel de l’Agence Juive, apprenant l’hébreu et obtenant la nationalité israélienne, avant d’enseigner successivement en Israël, en Allemagne et aux États-Unis.
Le marché de l’amour et la tyrannie des sentiments
L’originalité de l’œuvre d’Eva Illouz réside dans sa capacité à décrypter les structures économiques qui régissent nos sentiments. La libération sexuelle des années 1970 a favorisé l’émergence d’un véritable marché de l’amour
, où la valeur de chaque individu se mesure désormais à travers des mécanismes inspirés de l’économie de marché. Ce phénomène trouve aujourd’hui son prolongement direct dans l’utilisation d’applications de rencontres telles que Tinder®.
Une vocation professionnelle, c’est un peu comme une histoire d’amour, c’est à la fois le fruit du destin et du hasard.
Eva Illouz, sociologue et directrice d’études à l’EHESS
Inspirée par l’écriture simple mais précise de Roland Barthes, la sociologue s’efforce de rendre ses analyses accessibles à un vaste public. Lauréate du prestigieux prix Emet en Israël en 2018, elle continue d’éclairer les mécanismes par lesquels la sphère intime se trouve façonnée par les logiques marchandes et technologiques de notre époque.