La romancière palestinienne Adania Shibli a dénoncé les restrictions imposées à la liberté d’expression, soulignant que pour les Palestiniens, celle-ci est souvent un privilège inaccessible. Son témoignage, recueilli lors de la réception du Prix pour la liberté d’expression de l’Union des écrivains norvégiens, offre un éclairage poignant sur la condition palestinienne.
« Chaque fois que j’entends la phrase « liberté d’expression », je me sens aussi perplexe qu’un animal nocturne soudain aveuglé par la lumière. Où commence et où finit la liberté d’expression ? Quand est-ce que ça commence et quand est-ce que ça se termine ? », s’est interrogée Shibli. Elle explique que, pour un Palestinien, la liberté d’expression – comme la liberté d’exister – est loin d’être une évidence.
L’écrivaine a rappelé que même des mots aussi fondamentaux que « Palestiniens » et « Palestine » ont souvent été sujets à interdiction. Cette censure a profondément marqué sa propre expérience et celle de ses confrères. Elle a notamment évoqué le cas de Musab Abu Toha, un autre écrivain palestinien qu’elle n’a jamais eu l’occasion de rencontrer, ce dernier étant assigné à Gaza depuis la majeure partie de sa vie, tandis qu’elle-même n’a pas le droit d’y entrer depuis l’an 2000.
Shibli a décrit comment, dans un tel contexte, la liberté d’expression s’est transformée en une « liberté d’écriture ». Elle a illustré ce propos en évoquant l’interdiction d’un poème de Mahmoud Darwish par la Knesset israélienne à la fin des années 1980. Ironiquement, ce même soir, des exemplaires clandestins du poème interdit circulaient déjà, distribués en secret de maison en maison. La littérature palestinienne, selon elle, était traitée comme une forme de contrebande.
Une autre expérience marquante remonte aux années 1980, dans une école primaire palestinienne. Le programme scolaire, soumis à l’approbation des autorités israéliennes, excluait les œuvres palestiniennes, par crainte de références à la cause palestinienne. Seule une nouvelle de Samira Azzam, intitulée « Le temps et l’homme », avait été jugée « inoffensive » par la censure. Shibli a expliqué comment cette histoire, en apparence anodine, avait éveillé en elle une profonde prise de conscience de la vie normale et banale qui avait été perdue pour les Palestiniens depuis 1948, date à laquelle leur existence même avait été réduite à un « problème ».
« Contre les dures réalités, contre les effacements de la censure, la littérature a révélé un autre monde – et une autre voie », a affirmé Shibli. Elle a conclu en remerciant l’Association des écrivains norvégiens pour avoir honoré la littérature et les écrivains qui, malgré tout, continuent de croire en son pouvoir de tracer un chemin vers un avenir meilleur.
Adania Shibli est l’auteure de plusieurs romans, dont Détail mineur, qui explore les conséquences persistantes du passé sur le présent à travers l’histoire du meurtre d’une jeune Palestinienne en 1949 et l’obsession d’une femme pour découvrir la vérité. Son autre œuvre, Touche, suit le parcours de la plus jeune d’une famille palestinienne de neuf sœurs, illustrant comment les expériences quotidiennes sont imprégnées du poids de la tragédie nationale. Détail mineur a été finaliste du Prix National du Livre et sélectionné pour l’International Booker Prize.