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Cercles concentriques – EL NACIONAL

by Antoine Girard

Publié le 7 décembre 2025 à 05h25. L’écrivain nicaraguayen Sergio Ramírez explore la complexité de l’identité latino-américaine, un sentiment forgé par un héritage métissé et une histoire commune, malgré les distances géographiques et les divisions politiques.

La question de l’existence d’une identité latino-américaine partagée est une interrogation persistante. Sergio Ramírez, écrivain nicaraguayen, souligne que la réalité géographique semble contredire cette idée, évoquant la vaste distance entre l’Amérique centrale, sa terre natale, et les pays du sud, une étendue comparable à la traversée de l’Atlantique jusqu’à Madrid.

Pourtant, selon lui, c’est l’imaginaire qui a toujours uni les peuples de cette région. Des événements historiques, comme les campagnes militaires du général San Martín à travers les Andes en 1817 pour libérer le Chili, ou celles de Bolívar en 1819 pour libérer la Nouvelle-Grenade depuis le Venezuela, témoignent d’une audace et d’une détermination qui semblent relever de la légende. Ramírez affirme que ces exploits, bien que considérés comme impossibles, se sont produits, et qu’à défaut, ils auraient dû être imaginés.

L’écriture elle-même, ajoute-t-il, est un acte d’imagination qui transcende les frontières. La compréhension mutuelle à travers les mots permet de voyager au-delà des obstacles physiques, car la langue espagnole, et dans une certaine mesure les cultures qui l’accompagnent, se sont déjà répandues au-delà du Rio Grande, aux États-Unis, une autre Amérique qui, malgré les préjugés, est de plus en plus influencée par son voisin du sud.

L’identité personnelle de Ramírez se décline en cercles concentriques : d’abord nicaraguayen, puis centraméricain, caribéen, et enfin, englobant tous les autres, latino-américain. Il considère l’Amérique latine comme un sentiment profond, une émotion viscérale qui constitue également une conviction.

Cette identité est le fruit d’un métissage unique, combinant des influences espagnoles, indigènes et africaines. Pour les Brésiliens, l’apport portugais est également essentiel. Ramírez insiste sur le fait que nier ou supprimer l’un de ces composants revient à se mutiler ou à falsifier son identité.

D’autres influences, comme l’italienne dans le Río de la Plata, l’asiatique au Pérou (notamment dans sa cuisine), ou les apports hindous, chinois, britanniques et hollandais dans les Caraïbes, enrichissent ce mélange. Cependant, il souligne que le fil conducteur africain est incontournable.

La musique, en particulier, témoigne de cette influence africaine prédominante. Ramírez évoque l’univers de la salsa, inventée par les Portoricains de New York, ainsi que les sonorités du vallenato colombien, du merengue et du perico ripiao dominicain, du guaracha cubain, tous imprégnés des rythmes du tambour yoruba, du bongó, du cajon, de la güira et des maracas. Il mentionne également le danzón, précurseur du mambo de Pérez Prado et du chachachá d’Enrique Jorrín. Cette influence africaine se retrouve également dans le jazz de la Nouvelle-Orléans, la marinera péruvienne, la samba brésilienne et le candombe du Río de la Plata, qui a donné naissance à la milonga et au tango argentin.

Ramírez rejette l’idée d’une étrangeté mutuelle entre les peuples latino-américains. Il estime que les frontières artificielles ont été imposées par des idéologies depuis les luttes pour l’indépendance : réalistes contre républicains, conservateurs catholiques contre libéraux francs-maçons, socialistes contre réactionnaires.

Son ouverture à cette identité plus large s’est faite dès l’école primaire, avec l’arrivée de manuels scolaires argentins. Il se souvient des illustrations montrant un drapeau bleu et blanc, différent de celui du Nicaragua, et d’un soleil à la place du bouclier volcanique. Les bandes dessinées argentines, comme celles de Captain Marvel et de Patoruzito, ont également contribué à élargir son horizon culturel.

Des mots et des concepts autrefois étrangers, comme “canillita”, “ombú”, “vincha” et “boleadoras”, sont devenus partie intégrante de son héritage culturel. À une époque où les romans latino-américains incluaient des glossaires pour expliquer les termes locaux, ces mots étaient considérés comme barbares par les normes linguistiques espagnoles.

Le “boom” littéraire des années 1960 a marqué une rupture avec cette tradition, en supprimant les glossaires et en intégrant naturellement les termes régionaux dans les œuvres de Juan Rulfo, Gabriel García Márquez et Julio Cortázar. Ramírez cite également l’exemple du “bucán de bucanes” d’Alejo Carpentier, un terme issu de la langue Tupi, et de “barbacoa”, d’origine Taíno.

En conclusion, Ramírez affirme que l’identité latino-américaine se manifeste à la fois dans la langue et dans le palais, dans la culture et dans la gastronomie.

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