Publié le 16 novembre 2023 10:35:00. La mer Baltique a été le théâtre de nombreuses tentatives désespérées de fuite de la République démocratique allemande (RDA), souvent avec des conséquences tragiques. Une équipe de chercheurs livre un premier bilan, bien que probablement incomplet, des victimes de cette frontière maritime impitoyable.
- Au moins 174 décès sont liés à des tentatives d’évasion par la mer Baltique, un chiffre vraisemblablement sous-estimé.
- L’incident le plus meurtrier a coûté la vie à cinq personnes, dont un enfant de deux ans, en 1979, mais a été dissimulé par les autorités de la RDA.
- La mer Baltique, avec ses courants, ses tempêtes et l’hypothermie, a souvent effacé les traces des victimes, rendant leur identification impossible.
La frontière entre l’Allemagne de l’Est et l’Ouest était l’une des plus surveillées au monde. Si l’évasion spectaculaire d’une famille en montgolfière en 1978 a fait les gros titres, la réalité pour beaucoup était bien plus sombre. La mer Baltique, loin d’être une voie de liberté, s’est avérée être une complice silencieuse et impitoyable de l’État est-allemand.
Les conditions climatiques extrêmes, les courants marins et le risque d’hypothermie ont causé d’innombrables décès. Contrairement aux tentatives de passage de la frontière terrestre, où les preuves d’un décès étaient souvent plus évidentes, la Baltique avalait ses victimes sans laisser de traces. Les corps étaient parfois retrouvés des semaines, voire des mois plus tard, sur les côtes danoises ou suédoises, ou même ramenés par les courants vers la RDA, mais l’identification et la reconstitution des circonstances étaient souvent impossibles.
L’un des épisodes les plus tragiques survenus dans cette zone n’a pas été le résultat d’une fusillade ou d’une tempête, mais d’une disparition discrète. Dans la nuit du 10 septembre 1979, Ulf et Renate, Lutz et Manuela, accompagnés d’Ines, la fille de deux ans d’un des couples, ont pris la mer à bord d’un petit bateau au large de l’île de Rügen. Ils espéraient atteindre la liberté, mais leur embarcation fragile a probablement chaviré ou a été submergée par les vagues près d’un terrain de camping à Nonnevitz. Cette tentative d’évasion a coûté la vie à cinq personnes, ce qui en fait la perte de vies humaines la plus importante enregistrée en une seule fois dans l’histoire de la RDA. Pourtant, l’incident a été étouffé et est resté largement inconnu jusqu’à la réunification allemande, lorsque les familles ont pu obtenir quelques maigres informations : le désespoir de ces personnes était tel qu’elles avaient risqué la vie d’un enfant.
Documenter ces décès représente un défi majeur pour les historiens. L’équipe de recherche de l’Université libre de Berlin a prudemment confirmé qu’au moins 174 décès sont liés à des tentatives d’évasion par la mer Baltique. Cependant, ce chiffre est considéré comme une sous-estimation. De nombreuses personnes disparues et présumées noyées ont simplement été enregistrées comme « disparues » par les autorités de la RDA. Dans ses rapports internes, la RDA qualifiait discrètement de nombreuses victimes de noyade d’« Unglücksfall » (accidents malheureux), sans reconnaître le contexte politique de ces tragédies.
Dans les années 1970, des pêcheurs danois ont occasionnellement retrouvé des cadavres dans leurs filets, que les rumeurs attribuaient à des ressortissants de la RDA tentant de fuir. Au cimetière de Bispebjerg au Danemark, une tradition locale veut qu’une douzaine de réfugiés est-allemands non identifiés, échoués sur les rives danoises, soient enterrés dans un coin spécifique, bien que les archives soient lacunaires.
La mer garde ses secrets. Il ne s’agissait pas de martyres dramatiques, mais plutôt de bateaux qui ne sont jamais arrivés à destination, de nageurs disparus sous les vagues. Le véritable bilan de ces tragédies restera probablement inconnu à jamais.