Publié le 27 octobre 2025 02:00:00. La Thaïlande est engluée dans une série de compromis politiques complexes, impliquant des alliances surprenantes qui fragilisent le système partisan et suscitent un profond désenchantement parmi les électeurs.
- Les résultats des élections générales de 2023 ont vu des partis arrivés en tête former des gouvernements avec des forces politiques opposées, remettant en question la légitimité du processus démocratique.
- Ces alliances, présentées comme des « grands compromis » nécessaires, diluent les identités partisanes et brouillent les lignes de responsabilité politique.
- Le Parti Populaire (PP) et le Parti Bhumjaithai (BJT) ont récemment conclu un accord qui soulève des questions quant à la cohérence idéologique et à la capacité du PP à faire avancer ses réformes promises.
Bangkok – La scène politique thaïlandaise est marquée par une série d’alliances inattendues qui érodent la confiance des citoyens dans le système démocratique. Après les élections générales de 2023, les résultats ont contredit les attentes populaires, conduisant à la formation de gouvernements qui ne reflètent pas véritablement le choix des électeurs.
Un vote en faveur des partis soutenus par l’armée a paradoxalement conduit à la nomination de deux Premiers ministres issus du parti Pheu Thai (PT). De même, un vote pour le PT a permis aux forces conservatrices de prendre le pouvoir. Plus surprenant encore, le parti progressiste Move Forward (MFP), aujourd’hui disparu, a vu son électorat se retrouver avec un Premier ministre qui aurait tout aussi bien pu être choisi par les éléments conservateurs que le MFP cherchait à contrer. Ces arrangements ont été justifiés comme une étape nécessaire vers un « grand compromis » visant à préserver la démocratie, mais cette interprétation est de plus en plus contestée.
Selon les analystes, ces alliances idéologiquement incompatibles risquent de saper les fondements de la démocratie en affaiblissant les identités partisanes, en estompant les différences entre les partis et en rendant difficile l’établissement de responsabilités claires. Le compromis est un pilier de toute démocratie fonctionnelle, mais les arrangements conclus en Thaïlande après les élections de 2023 diffèrent radicalement des formes saines de compromis qui favorisent l’inclusion, la retenue mutuelle et le respect des règles.
Le premier compromis significatif a été l’alliance controversée entre le PT de Thaksin Shinawatra et les forces conservatrices en 2023. Cette alliance a considérablement affaibli les références populistes et réformistes du PT, qui avaient autrefois mobilisé des millions de personnes autour de la défense d’une démocratie populaire. Aujourd’hui, le PT est accusé par beaucoup d’avoir trahi le mandat de ses partisans afin d’apaiser ses anciens adversaires, de garantir sa place au gouvernement et de faciliter le retour de Thaksin de prison. Cette même alliance a privé les rivaux du PT de leur cohérence idéologique et de leur position anti-Thaksin, qui étaient au cœur de leur attrait.
Suite à l’effondrement de cette alliance, après le limogeage de Paetongtarn Shinawatra de son poste de Premier ministre et le retour de Thaksin en prison, le paysage politique thaïlandais n’a pas retrouvé sa clarté idéologique. Au contraire, la confusion s’est accentuée lorsque les 143 députés du Parti Populaire (PP) ont voté pour Anutin Charnvirakul comme Premier ministre – un deuxième compromis majeur. Le Parti Bhumjaithai (BJT) et son leader, Anutin, étaient parmi les plus farouches opposants à la réforme de la loi sur la lèse-majesté, défendue par le prédécesseur du PP, le MFP. De plus, le Sénat dominé par le BJT avait été le principal obstacle à la réforme constitutionnelle que le PP exige désormais comme condition préalable à son accord, ainsi qu’à une dissolution anticipée de la Chambre.
Bien que cet accord puisse sembler plus transparent que celui conclu précédemment par le PT, l’affirmation du PP selon laquelle son soutien à Anutin est cohérent avec sa plateforme réformiste pourrait sembler creuse si le parti n’est pas en mesure d’imposer la mise en œuvre des réformes qu’il défend. La décision de la Cour constitutionnelle du 10 septembre d’interdire la création d’une assemblée constituante élue au suffrage direct, comme le PP le préconisait, a contraint le parti à proposer un modèle alternatif : un conseil consultatif élu de 100 membres pour superviser une assemblée de rédaction de la constitution composée de 35 membres sélectionnés par le Parlement. Le projet d’amendement constitutionnel décrivant cet arrangement a été adopté lors de sa première lecture, mais uniquement grâce à l’influence du BJT sur le Sénat. Avec plusieurs obstacles procéduraux encore à surmonter, l’avenir de cette réforme reste incertain.
Le politologue Noam Lupu a soutenu que la formation d’« alliances étranges avec des rivaux traditionnels » est l’un des moyens les plus sûrs de diluer l’image d’un parti. La Thaïlande se trouve aujourd’hui dans une situation où tous les principaux partis ont conclu de telles alliances, à des degrés divers de toxicité. Cette dilution de leurs marques affecte non seulement leurs perspectives électorales individuelles, mais également l’intégrité du système partisan thaïlandais dans son ensemble. Au cours des deux dernières décennies, les partis ont proposé des visions de plus en plus distinctes pour le pays. Mais ces alliances risquent de raviver des schémas qui rappellent les années 1990, lorsque les partis étaient moins différenciés par l’idéologie que par le clientélisme.
Les électeurs thaïlandais ont été clairs sur leurs préférences. Malheureusement, les partis politiques n’ont fait qu’embrouiller les choses. Le cynisme s’installe lorsque les électeurs constatent qu’il n’y a pas d’ennemis permanents, seulement des intérêts permanents. Le brouillage des identités partisanes prive les électeurs des repères qui rendent les choix démocratiques compréhensibles. Lorsque tous les grands partis, qu’ils soient au gouvernement ou dans l’opposition, sont impliqués dans le même réseau de compromis, il devient difficile pour les électeurs de savoir pour quoi – ou contre quoi – ils votent réellement. Les élections cessent alors de fonctionner comme un instrument de responsabilisation des partis et des hommes politiques, ce qui est particulièrement dangereux dans un pays où la confiance dans la démocratie est déjà fragile.
Le cynisme ne fait que s’approfondir lorsque l’opposition se retrouve captive du compromis. Le PP en est un exemple frappant : il est tiraillé entre son rôle d’opposition et la nécessité de veiller à ce que le BJT respecte l’accord conclu. En pratique, cela risque de permettre au BJT de gouverner sans surveillance ni responsabilité significative, tant qu’il semble honorer les termes de l’accord.
L’expression « grand compromis » a des connotations positives. Mais elle est en réalité un oxymore. Ce projet était « grand » uniquement en ce qu’il mettait fin à des décennies de conflits politiques au profit de nouveaux arrangements opportunistes. Mais sur le fond, les compromis conclus sont loin d’être ambitieux et pourraient causer de graves dommages au système partisan thaïlandais et à la démocratie dans son ensemble.