Publié le 16 décembre 2025 à 18h31. L’élection de José Antonio Kast à la présidence du Chili s’accompagne d’une promesse de fermeté face à l’insécurité croissante et à l’immigration irrégulière, marquant un tournant dans la politique du pays.
- Un sondage récent révèle que la criminalité et la violence sont les principales préoccupations des Chiliens (63 %).
- L’arrivée de groupes criminels étrangers, comme le Tren de Aragua vénézuélien, est pointée du doigt.
- José Antonio Kast prévoit un renforcement des pouvoirs de la police, une participation accrue de l’armée et une politique d’expulsion des migrants en situation irrégulière.
L’insécurité est devenue une préoccupation majeure pour les Chiliens. Selon un sondage Ipsos mené en octobre dernier, près des deux tiers des adultes (63 %) considèrent la criminalité et la violence comme les problèmes les plus urgents auxquels le pays est confronté. Cette perception est alimentée par une augmentation des crimes violents et par la consolidation du crime organisé, notamment avec l’implantation de groupes criminels étrangers.
Parmi ces groupes, le Tren de Aragua, originaire du Venezuela, suscite une inquiétude particulière. Présent dans plusieurs régions du Chili et disposant de connexions à l’extérieur du pays, il est impliqué dans des activités criminelles graves telles que les assassinats à gages, les enlèvements, l’extorsion, l’exploitation sexuelle et le trafic d’immigrants.
Malgré cette situation préoccupante, le Chili affiche un taux d’homicides relativement faible par rapport à d’autres pays de la région. En 2024, il s’élevait à 6 homicides pour 100 000 habitants, un chiffre comparable à celui du Pérou et bien inférieur à celui de l’Équateur, qui en comptait 39 pour 100 000 habitants.
Le nombre d’étrangers en situation irrégulière au Chili est estimé à plus de 300 000 personnes. Face à ce constat, José Antonio Kast a promis un soutien politique renforcé aux carabiniers (la police chilienne), avec un budget accru, un meilleur équipement, des technologies de pointe et un effectif plus important. Son programme prévoit également des réformes juridiques visant à élargir les prérogatives de la police en matière de contrôles, d’arrestations et de recours à la force, ainsi qu’une protection juridique pour les agents intervenant dans les procédures, afin de réduire les plaintes et les poursuites judiciaires à leur encontre.
M. Kast envisage également de faire participer les forces armées à la protection des infrastructures critiques, au contrôle des frontières et au soutien des zones particulièrement touchées par la criminalité. Cette approche vise à considérer le crime organisé comme une menace à la sécurité nationale.
En matière de migration, le nouveau président a annoncé un déploiement accru des forces de police et militaires à la frontière nord, dans le but de lutter contre l’immigration irrégulière. Son principal cheval de bataille sur cette question est l’expulsion rapide des étrangers en situation irrégulière, en particulier ceux qui sont impliqués dans des activités criminelles ou qui ont des antécédents judiciaires. Il propose de simplifier les procédures administratives et judiciaires pour accélérer les expulsions.
Ce changement d’orientation est analysé par les experts comme une réponse à l’évolution de la situation sécuritaire et migratoire au Chili.
Le président chilien, Gabriel Boric (à gauche), serre la main du président élu, José Antonio Kast, au palais de La Moneda, à Santiago, le 15 décembre 2025. (Photo de Rodrigo ARANGUA / AFP).
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Pia Greene, chercheuse au Centre d’études sur la sécurité publique et le crime organisé de l’Université de Saint-Sébastien, explique que les promesses de sécurité et d’immigration de M. Kast témoignent d’un changement d’approche face à la montée du crime organisé et de l’immigration irrégulière au Chili.
« Le président élu a cherché à adopter une approche plus ferme face à l’immigration illégale et désordonnée, qui a été la clé de l’entrée du crime organisé qui est aujourd’hui installé dans le pays. »
Pia Greene, chercheuse au Centre d’études sur la sécurité publique et le crime organisé de l’Université de Saint-Sébastien
Selon l’experte, l’axe central de la politique de M. Kast ne se limite pas à un renforcement du contrôle policier, mais repose sur une approche plus stricte de deux phénomènes aujourd’hui étroitement liés : l’immigration clandestine et la criminalité transnationale organisée.
Mme Greene souligne que M. Kast se serait inspiré d’expériences internationales pour élaborer ses propositions, notamment le système pénitentiaire mis en place par Nayib Bukele au Salvador, en particulier en ce qui concerne la segmentation des prisons, ainsi que des exemples européens, comme le cas italien. « L’idée est de progresser dans des mesures de contrôle aux frontières plus exigeantes, mais aussi dans de meilleures poursuites pénales, la segmentation dans les prisons, la réinsertion et la réhabilitation », indique-t-elle.
Concernant le renforcement de la police, Mme Greene estime que les Carabiniers et le PDI (Police des investigations) disposent déjà de pouvoirs importants, mais ajoute que ces dernières années, le soutien politique s’est affaibli. « Après l’éclatement social, il y a eu un recul qui a affecté la persécution et le contrôle de la criminalité », précise-t-elle.
Dans cette optique, l’experte considère que la promesse du président élu de fournir davantage d’équipements, de ressources et de soutien politique est essentielle pour permettre à la police de remplir efficacement son rôle.
En ce qui concerne la participation de l’armée, Mme Greene nuance son propos. Elle valorise son soutien dans les tâches logistiques, stratégiques et de contrôle des frontières, mais met en garde contre les risques liés à son utilisation comme force de police. « Militariser la criminalité n’est pas une bonne politique publique », affirme-t-elle, rappelant que dans d’autres pays, cela a conduit à davantage de corruption, à un affaiblissement institutionnel et à une escalade de la violence.
Pour Mme Greene, le diagnostic au Chili est clair : le crime organisé est déjà une réalité bien établie. Elle prévient toutefois qu’une stratégie basée uniquement sur le contrôle et la sanction n’est pas durable. « Les preuves internationales montrent que des politiques de contrôle sont nécessaires, mais aussi des poursuites pénales efficaces, des sanctions efficaces, une réhabilitation et une réintégration », détaille-t-elle.
Dans son analyse, la sécurité doit être abordée comme un ensemble de politiques incluant la prévention, notamment pour empêcher les enfants et les jeunes de s’engager dans des trajectoires criminelles. « Les politiques de prévention sont les seules qui soient durables et rentables à long terme », souligne-t-elle.
Cela implique, ajoute-t-elle, des prisons à sécurité maximale pour les chefs de gangs criminels, une segmentation des prisons et une exécution efficace des peines, le tout dans le plein respect des droits de l’homme.
Dans le domaine de l’immigration, Mme Greene reconnaît que la promesse d’expulsions rapides des migrants sans papiers se heurte à des défis importants. « Ce n’est pas seulement une question de gestion interne », prévient-elle. La viabilité de ces mesures dépend de la coordination interinstitutionnelle et de la volonté des autres pays.
« La diplomatie sera la clé », déclare-t-elle, soulignant que le Chili aura besoin d’une coopération internationale pour que ces politiques se concrétisent à court terme.
Une opération policière visant à démanteler une cellule du gang criminel vénézuélien Tren de Aragua à Santiago, le 22 janvier 2025. (Photo de AFP).
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Kenneth Bunker, docteur en sciences politiques de la London School of Economics et titulaire d’une maîtrise en sciences politiques de l’université d’État de San Diego, explique que la victoire écrasante de dimanche a donné à M. Kast un large mandat pour agir rapidement et, éventuellement, aller au-delà de ce qui a été promis lors de la campagne, une sorte de chèque en blanc.
« La victoire dans toutes les régions et dans la grande majorité des communes montre que ce que M. Kast proposait a beaucoup de résonance auprès des électeurs », souligne M. Bunker. Selon lui, l’accent mis par le président élu sur un « gouvernement d’urgence », avec des résultats visibles dès les 90 premiers jours, répond directement à une demande citoyenne. « C’est un mandat », affirme-t-il.
Selon l’analyste, ce soutien pourrait pousser M. Kast à combiner deux voies d’action : la législative, pour des réformes à long terme, et l’administrative, par le biais de décrets, pour atteindre des objectifs immédiats. « Ne pas obtenir de résultats en 90 jours va générer de la frustration et pourrait vous faire beaucoup de mal à long terme », prévient-il.
En termes de sécurité, M. Bunker reconnaît que le chemin n’est pas sans coûts. L’augmentation éventuelle des pouvoirs de la police et le rôle accru des forces armées pourraient créer des tensions avec les droits de l’homme. « Il va y avoir une tension entre rétablir l’ordre avec une certaine précipitation et les droits de l’homme », affirme-t-il, même s’il estime que cette question sera plus pertinente pour l’opposition que pour les électeurs qui ont soutenu M. Kast avec une élection historique.
M. Bunker estime que le président élu tentera d’équilibrer les deux dimensions, mais considère qu’il est inévitable que le débat émerge dès le début de son mandat. « Je ne pense pas vouloir avoir de problèmes avec les droits de l’homme, mais cela deviendra inévitablement un problème », dit-il.
Sur l’efficacité ou non des politiques de fermeté, l’analyste est catégorique. « C’est empiriquement prouvé », citant le cas du Salvador. Selon lui, le défi consiste à appliquer cette approche au sein de démocraties dotées de puissants contrepoids institutionnels. Pour lutter contre le crime organisé, suggère-t-il, il faut davantage de pouvoir policier, davantage de prisons et une plus grande coordination des renseignements d’État.
La principale limite, prévient-il, sera politique : l’absence d’une majorité solide au Sénat. « Là, vous allez devoir négocier avec l’opposition, ce qui ne vous apportera pas la solution à la crise sécuritaire », souligne-t-il.
Dans le domaine de l’immigration, M. Bunker note une nuance entre le programme original de M. Kast et son discours dans les dernières semaines de la campagne. « Le discours a été un peu modéré », souligne-t-il, dans un contexte marqué par le second tour et la nécessité d’assurer la victoire.
Plus que des expulsions massives immédiates, l’analyste perçoit une évolution vers une politique d’incitation au départ volontaire des migrants irréguliers. « L’idée est de créer toutes les conditions pour que les migrants irréguliers quittent le pays », explique-t-il. Cela inclurait la réduction des avantages sociaux et économiques et des facilités pour quitter le Chili avec la possibilité d’y revenir légalement à l’avenir.
« C’est un peu de pression pour éviter d’être expulsé, ce qui est politiquement plus difficile », conclut-il.