Publié le 6 novembre 2025 à 11h07. La loi britannique sur la sécurité en ligne, initialement conçue pour protéger les enfants, est accusée de servir de prétexte à une censure accrue et à une surveillance généralisée des citoyens, avec des conséquences déjà visibles sur l’accès à l’information.
- La loi permet à l’Ofcom de contrôler une grande partie d’Internet, sous peine d’amendes pouvant atteindre 18 millions de livres sterling (24 millions de dollars).
- Wikipédia est menacée de classification comme plateforme à haut risque, ce qui pourrait entraîner une censure de l’information et compromettre la sécurité de ses contributeurs.
- Des failles de sécurité récentes ont mis en évidence les risques liés aux systèmes de vérification d’identité, avec la divulgation de données personnelles sensibles.
Quelques jours seulement après son entrée en vigueur fin juillet 2025, la loi britannique sur la sécurité en ligne a commencé à se traduire par des restrictions de contenu. X (anciennement Twitter) a ainsi commencé à masquer des vidéos montrant les atrocités commises à Gaza par Israël, les soumettant à des avertissements et des restrictions d’âge. Ce qui était présenté comme une mesure de protection de l’enfance se transforme rapidement en un outil de censure particulièrement efficace, suscitant l’inquiétude quant à la liberté d’expression et à l’accès à l’information.
Les racines de cette crise de la censure en ligne remontent à une décennie, à l’empire pornographique Aylo (anciennement MindGeek), connu pour ses pratiques d’évasion fiscale et d’exploitation. Cette société avait collaboré étroitement avec le gouvernement britannique pour développer un système de vérification de l’âge, AgeID, qui aurait pu lui conférer un monopole sur le contenu pour adultes. Bien que ce projet ait été abandonné en 2019 suite à une forte opposition publique, l’idée de contrôler l’accès au contenu en ligne par des contrôles d’identité a persisté. La loi sur l’économie numérique de 2017 avait jeté les bases, et la loi sur la sécurité en ligne de 2023 a achevé de les mettre en œuvre.
Plusieurs pays de l’Union européenne, dont la France et l’Allemagne, envisagent désormais des législations similaires, toutes justifiées par la nécessité de protéger les enfants. Selon les critiques, il ne s’agit pas d’une simple coïncidence, mais plutôt de la convergence d’intérêts économiques et d’une volonté accrue de contrôle de l’État, le tout enveloppé dans un discours moralisateur sur la sécurité des enfants.
La loi sur la sécurité en ligne confère à l’Ofcom, l’organisme de régulation britannique des communications, des pouvoirs considérables pour contrôler presque tous les aspects d’Internet, des réseaux sociaux aux plateformes de contenu pour adultes. Les plateformes considérées comme des services de « catégorie 1 » seront soumises à des règles strictes, notamment la vérification obligatoire de l’âge, le contrôle de l’identité des contributeurs et la suppression de contenus jugés « nuisibles », une définition qui reste volontairement vague. En août 2025, la Haute Cour a rejeté la contestation de la Fondation Wikimedia contre cette catégorisation, ouvrant la voie à une surveillance accrue de Wikipédia. La fondation a averti que le respect de cette loi l’obligerait à censurer des informations essentielles et à mettre en danger ses contributeurs bénévoles en reliant leur identité réelle à leurs contributions.
Les systèmes de vérification de l’âge sont intrinsèquement incompatibles avec la confidentialité et la sécurité. La récente violation de données de l’application de rencontres Tea, qui a conduit à la divulgation de milliers de photos et de plus de 13 000 documents d’identité sensibles sur 4chan, ainsi que le piratage de Discord qui a exposé plus de 70 000 documents d’identité gouvernementaux, en sont des illustrations frappantes. Ces incidents démontrent que le stockage de données de vérification d’identité crée un terrain fertile pour les pirates informatiques, les maîtres chanteurs et les États.
L’histoire regorge d’exemples de fuites de données massives, comme celle de Brazzers en 2013 (près de 800 000 comptes), et le FBI confirme que les escroqueries liées à l’exposition à la pornographie restent l’une des principales formes d’extorsion en ligne. Imaginez maintenant que cette infrastructure s’applique non seulement au contenu pour adultes, mais aussi au discours politique, au journalisme et à l’activisme. Les mêmes outils conçus pour la « sécurité des enfants » pourraient être utilisés pour le chantage et la manipulation politique à une échelle sans précédent.
La loi sur la sécurité en ligne a également pour effet d’absoudre les parents de leurs responsabilités tout en renforçant le pouvoir de l’État. Des outils de contrôle parental efficaces existent déjà, permettant aux parents de surveiller et de restreindre l’accès à Internet de leurs enfants. La pression en faveur d’une vérification de l’âge imposée par le gouvernement ne découle pas d’un échec de ces outils, mais plutôt du fait que certains parents choisissent de ne pas les utiliser. Les gouvernements profitent de cette négligence pour justifier une surveillance accrue.
L’expérience britannique est déjà en train de se propager. La France et l’Allemagne ont présenté des projets de loi similaires, et le projet de vérification de l’âge de l’Union européenne prévoit de lier l’accès au contenu pour adultes et aux plateformes « à haut risque » à des identifications numériques interopérables. L’UE affirme que ce système préservera la vie privée, mais son architecture est identique à celle du modèle britannique, une vérification complète de l’identité déguisée en protection.
Les partisans de ces lois affirment que nous sommes confrontés à un dilemme : soit adopter une vérification universelle de l’âge, soit abandonner les enfants aux dangers d’Internet. Mais ce raisonnement est fallacieux. Aucun système technique ne peut remplacer une parentalité engagée ou une éducation à la culture numérique. Les adolescents déterminés trouveront toujours des moyens d’accéder au contenu pour adultes, mais ils seront simplement poussés vers les recoins les plus sombres du Web. Parallèlement, ces lois ne font que peu pour lutter contre la menace réelle : le matériel pédopornographique qui circule sur des réseaux cryptés et cachés.
En réalité, la véritable fonction de la loi sur la sécurité en ligne est de construire l’infrastructure nécessaire au contrôle de masse des contenus et à la surveillance de la population. Une fois ces systèmes en place, il sera facile de les étendre. Nous l’avons déjà vu avec les lois antiterroristes, qui ont été transformées en instruments de contrôle de la dissidence. Aujourd’hui, la « sécurité des enfants » sert de prétexte à la même tendance autoritaire. L’UE étudie déjà des propositions visant à rendre obligatoire l’analyse des conversations et à affaiblir le cryptage, sous prétexte de lutter contre les abus, mais avec le risque inévitable que ces mesures soient utilisées à d’autres fins.
La protection des enfants en ligne ne nécessite pas la création d’un État de surveillance. Elle exige une éducation, une responsabilisation et un soutien de la part des parents, des enseignants et des plateformes. Les gouvernements devraient investir dans l’éducation numérique, poursuivre les véritables exploitations en ligne et donner aux parents de meilleurs outils pour gérer l’accès à Internet. Les plateformes devraient être soumises à des normes claires de transparence et de responsabilité algorithmique, sans être forcées de contrôler les adultes. Là où l’autorégulation échoue, une surveillance ciblée peut être envisagée, mais la vérification universelle est inacceptable.
La loi britannique sur la sécurité en ligne et les législations similaires dans le monde entier représentent un choix fondamental quant à l’avenir numérique que nous souhaitons. Nous pouvons accepter la fausse promesse de sécurité grâce à la surveillance et au contrôle, ou nous pouvons insister sur des solutions qui protègent les enfants sans sacrifier la vie privée, la liberté et les valeurs démocratiques. L’expérience britannique doit servir d’avertissement, et non de modèle. Avant que cette dérive autoritaire ne devienne irréversible, les citoyens et les législateurs doivent reconnaître que lorsque les gouvernements prétendent protéger les enfants en contrôlant l’information, ils protègent généralement autre chose : leur propre pouvoir.
Les opinions exprimées dans cet article appartiennent à l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale d’Al Jazeera.
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