Home Des sportsL’Angleterre a impitoyablement privatisé le cricket – L’Australie l’adopte avec des démonstrations publiques constantes d’affection | Cendres 2025-26

L’Angleterre a impitoyablement privatisé le cricket – L’Australie l’adopte avec des démonstrations publiques constantes d’affection | Cendres 2025-26

by Camille Renault

Publié le 10 janvier 2026 à 02h40. Au cœur de la Nouvelle-Galles du Sud, un voyage à travers des paysages bucoliques révèle une passion australienne pour le cricket, bien plus ancrée et accessible qu’il n’y paraît, offrant un contraste saisissant avec la privatisation croissante de ce sport en Angleterre.

  • Le terrain emblématique de Bradman Oval à Bowral, lieu de formation de Sir Don Bradman, attire les pèlerins du cricket du monde entier.
  • Le cricket est un élément omniprésent de la vie australienne, présent dans les pubs, les parcs et même sur les plages, témoignant d’une culture sportive profondément enracinée.
  • Contrairement à l’Angleterre, les principaux terrains de cricket australiens sont gérés au profit du public, garantissant l’accès à ce sport pour tous.

La route vers Bowral, dans l’État de Nouvelle-Galles du Sud, serpente à travers des paysages qui évoquent l’Angleterre rurale. Des collines verdoyantes bordent la chaussée, ponctuées de prairies fleuries et de haies d’alliums. Même les eucalyptus semblent se faire passer pour des hêtres et des chênes, créant une illusion d’être dans le Hampshire, à l’exception du soleil éclatant.

À quelques pas de la rue principale, où les boutiques proposent des ustensiles de cuisine raffinés et des vêtements décontractés, se trouve le Bradman Oval. Ce petit terrain, avec son outfield (champ extérieur) particulièrement apprécié, est devenu un lieu de pèlerinage pour les amateurs de cricket australiens. En s’aventurant au centre du terrain, on foule le sol sacré où Sir Don Bradman a perfectionné son jeu. En se penchant près du crease (pli de la ligne de batte), on aperçoit au-delà de la clôture blanche les maisons où il a grandi, sur Shepherd Street et Glebe Street.

L’atmosphère paisible du village confère au terrain un charme et une familiarité surprenants, en particulier pour les supporters anglais. On a souvent l’image d’un cricket australien façonné par la rudesse des terres rouges, où des joueurs endurcis s’affrontent sur des terrains difficiles, Bradman étant l’incarnation de cette ténacité. Mais un voyage pour les Ashes – si l’on prend le temps de s’éloigner des terrains d’entraînement et des bars fréquentés par les supporters anglais – permet de remettre en question ces clichés et de découvrir un paysage bien différent de celui imaginé à travers le prisme d’une rivalité sportive.

Lors d’un voyage en solitaire à travers quatre États australiens, le cricket s’est révélé être un compagnon constant, dissipant le sentiment d’isolement sur ce vaste continent. Ainsi, sous les montagnes de granit rose des Gawler Ranges, à six heures de route d’Adélaïde, après avoir pris ses quartiers dans un motel apparemment désert, l’auteur s’est retrouvé plongé dans l’ambiance conviviale d’un club de cricket local à Wudinna. Le cricket y était bien plus qu’un simple sport.

Dans les parcs et les pubs, le cricket reste le passe-temps estival dominant et le sujet de conversation privilégié. Dans les Grampians, dans l’ouest du Victoria, réputés pour leur escalade de classe mondiale, l’auteur a régulièrement observé des parties improvisées dans les jardins et sur les terrasses des cafés et restaurants, ou des parents lançant des balles à leurs jeunes enfants maniant de minuscules battes. On pouvait également admirer des matchs de cricket sur la plage dans la banlieue de Perth, et même une partie jouée dans les vagues sur une plage de Melbourne.

Cette affection publique pour le cricket se reflète également dans les tribunes et à la télévision. Channel 7, la chaîne de télévision qui diffuse les Ashes, a mis à disposition l’intégralité de la série en replay à la demande, séance par séance, une offre particulièrement appréciée pour les matchs qui se terminaient rapidement. Le Big Bash, qui se déroule en parallèle des matchs internationaux, crée une ambiance festive autour du sport, attirant un public toujours plus nombreux. La semaine dernière, un total de 105 767 spectateurs a battu un record de fréquentation pour les matchs du Nouvel An au stade MCG et à Optus Stadium.

Le caractère véritablement public du cricket en Australie est peut-être le mieux illustré par la gestion de ses principaux terrains de test, qui appartiennent à des fiducies désignées par l’État, à des agences gouvernementales ou, dans le cas d’Adelaide Oval, à la population de l’Australie-Méridionale elle-même. Ces terrains ne sont pas gérés dans l’intérêt d’investisseurs ou de membres de clubs privés, mais au profit de tous ceux qui aiment, ou pourraient un jour aimer, ce sport.

Cette situation contraste fortement avec la privatisation croissante du cricket en Angleterre. La création d’un jeu populaire par l’élite, avec la fondation du Marylebone Cricket Club et la protection des règles du cricket, est un moment fondateur de son histoire. Cependant, le recentrage du cricket anglais derrière des murs payants, sa disparition des écoles publiques et l’adoption de prix de billets variables – qui ne font qu’augmenter – n’ont pas été atténués.

L’Australie devient ainsi une destination prisée par les fans de cricket anglais, qui viennent y découvrir une culture sportive que le « vieux pays » considérait autrefois comme un marqueur essentiel de son identité et un lien vital avec ses colonies. Il y a une ironie dans cette nostalgie inversée, comparable à celle des vignerons français qui ont planté des boutures de vignes ici au XIXe siècle, devenues les rares survivantes de l’ancien héritage viticole lorsque le phylloxéra a ravagé les vignobles européens. Comme le cricket, elles prospèrent toujours ici, et les vins qu’elles produisent sont également primés.

Il est possible, dans ce pays, de parcourir quatre heures à travers la campagne victorienne pour atteindre une ville comptant à peine plus de 100 habitants et de découvrir des habitants passionnés par leur héros sportif local, Johnny Mullagh, au point d’avoir transformé l’ancienne banque en un charmant musée dédié à la tournée de l’équipe aborigène XI en Angleterre en 1868. Même ici, un espace est réservé pour un lancer rapide dans la cour avant, ou l’on peut se rendre sur le terrain où Mullagh a joué, et où un petit cairn marque l’endroit où il a frappé son plus long six.

Quant au Bradman Museum de Bowral – qui abrite également le Bradman Oval – il n’a cessé de rechercher l’excellence depuis sa création il y a près de quatre décennies. On ne s’attendrait à rien de moins d’un lieu qui célèbre un homme avec une moyenne au test de 99,94. Sa nouveauté la plus récente est une impressionnante exposition permanente célébrant le football féminin et un Temple de la renommée féminine. Comme le centre d’interprétation Johnny Mullagh, son personnel est majoritairement composé de bénévoles. Et pourtant, il reste ouvert 364 jours par an et accueille des visiteurs du monde entier.

Il n’est peut-être pas surprenant que les Australiens prennent le cricket au sérieux, mais c’est une révélation de voyager à travers un pays où ce jeu est si facilement accessible et adopté par le public. La perception anglaise du cricket australien a souvent été déformée par la distance et les préjugés, mais de près, il y a beaucoup à apprendre.

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