Publié le 17 novembre 2025 à 22h21. Une exposition exceptionnelle au Smithsonian National Asian Art Museum à Washington met en lumière la richesse du patrimoine artistique coréen grâce à une collection privée d’une ampleur inégalée, léguée par la famille fondatrice de Samsung, et révèle les ambitions culturelles de la Corée du Sud.
- Plus de 200 œuvres issues de la collection Lee Kun-hee, comprenant des pièces datant de plus de 1 500 ans, sont présentées pour la première fois hors de Corée.
- L’exposition explore l’histoire complexe de la Corée, de la dynastie Joseon à la période contemporaine, en passant par les traumatismes de la colonisation et de la guerre.
- Un nouveau musée est en projet à Séoul pour accueillir en permanence cette collection et renforcer l’image de la Corée du Sud en tant que puissance culturelle.
L’influence culturelle de la Corée du Sud ne se limite plus à la K-pop, aux séries télévisées ou aux tendances beauté. Elle s’appuie désormais sur un pilier historique : le patrimoine artistique accumulé par la famille Lee, fondatrice du conglomérat Samsung. L’exposition « Trésors coréens : collectés, chéris, partagés », inaugurée au Smithsonian National Asian Art Museum de Washington, offre un aperçu unique de cette collection privée, l’une des plus importantes d’Asie, constituée de 23 000 pièces par Lee Kun-hee, décédé en 2020.
Cette exposition n’est pas seulement une vitrine de l’art coréen ; elle raconte une histoire complexe, tissée de ruptures historiques, de transformations culturelles et de traditions familiales. Les œuvres présentées témoignent de l’identité coréenne, constamment remodelée entre passé et présent, tradition et modernité.
Une mémoire culturelle millénaire : du palais Joseon aux défis de la modernisation
La sélection opérée par les conservateurs du Smithsonian couvre une période de plus de 1 500 ans. On y découvre des paravents, des boîtes à bijoux et des supports de tambour reflétant la vie cérémonielle, les codes moraux et les idéaux esthétiques de la dynastie Joseon (1392-1910), ainsi que des statues bouddhistes, des sutras et des objets rituels témoignant de l’influence durable du bouddhisme sur la culture coréenne. L’exposition présente également des œuvres de peintres qui ont redéfini le modernisme coréen au XXe siècle, tels que Kim Whanki, Lee Ungno et Park Saengkwang. Les paravents « Chaekgado », symboles des bibliothèques royales, et les céramiques en pierre du XIXe siècle complètent ce panorama.
La section consacrée à la période Joseon révèle la vision du monde de l’élite coréenne et la manière dont l’art permettait de la transmettre. L’impact du bouddhisme sur la culture intellectuelle et visuelle de la péninsule coréenne est également mis en évidence.
Un siècle de traumatismes : de l’empire à la colonie, des guerres et des partages
Les œuvres du XXe siècle témoignent des bouleversements profonds qui ont marqué la mémoire collective coréenne. Selon Carol Huh, commissaire de l’exposition, cette époque a été une période durant laquelle les artistes « essayaient de redéfinir ce que signifiait être coréen ». Smithsonian Magazine
Deux courants artistiques majeurs illustrent cette quête identitaire :
- Dansaekhwa : Un mouvement d’artistes qui, par l’abstraction, cherchaient à contourner la censure et à exprimer leur pensée de manière allusive pendant les périodes de guerre et de régime militaire.
- Art minjung (« populaire ») : Un mouvement artistique et politique né dans les années 1970 et 1980, revendiquant la démocratie et la justice sociale.
L’exposition aborde également les conséquences culturelles de la destruction et de l’industrialisation rapide subies pendant la guerre de Corée, en les traduisant en un récit visuel poignant.
Une collection née de la volonté de restaurer un patrimoine perdu
Lee Byung-chul, le fondateur de Samsung et père de Lee Kun-hee, a entamé cette collection non seulement par passion esthétique, mais aussi avec une mission historique : récupérer les œuvres d’art perdues, dispersées ou détruites pendant la période coloniale japonaise. Lee Kun-hee a poursuivi cette démarche, enrichissant la collection d’œuvres d’artistes modernes.
Bien que l’homme d’affaires ait été parfois controversé – des accusations d’achat d’œuvres d’art avec des fonds de l’entreprise ont fait l’objet d’une enquête en 2007 – la collection est aujourd’hui considérée comme un élément essentiel de la vision culturelle de la Corée du Sud.
Une stratégie de marque culturelle : un nouveau musée à Séoul en préparation
Suite à ce don, le gouvernement sud-coréen a annoncé la création d’un nouveau musée à Séoul, destiné à accueillir en permanence l’héritage de la famille Lee. L’objectif est de créer un espace public qui exposera les œuvres d’art, mais aussi qui renforcera l’identité du pays en tant que puissance culturelle.
Chase F. Robinson, directeur du Smithsonian, résume cette ambition :
« La K-pop est bien sûr importante. Mais la culture coréenne ne s’est pas limitée à ces dix ou quinze dernières années. Cette exposition met en lumière les racines profondes qui remontent à plus de mille ans. »
Chase F. Robinson, directeur du Smithsonian
Certaines œuvres de l’exposition seront également présentées à Chicago et à Londres l’année prochaine. L’exposition à Washington est ouverte jusqu’au 1er février 2026.