La guerre civile au Soudan a plongé des milliers de femmes dans une lutte désespérée pour la survie de leurs familles. Après la chute de la ville d’El Fasher, au Darfour, elles se retrouvent confrontées à des déplacements massifs, à la famine et à la violence, tout en cherchant à retrouver leurs proches.
Samira Younis reçoit chaque jour la même question déchirante de ses cinq enfants : « Quand notre père va-t-il revenir ? » Et chaque jour, elle est contrainte de leur donner la même réponse impuissante : elle ne sait pas. Son mari, Abdel Majid Hasab Allah, a été arrêté par les Forces de soutien rapide (RSF) fin octobre, alors que la famille fuyait El Fasher, après plus de 500 jours de siège.
La prise d’El Fasher par les RSF, fin octobre, a provoqué l’exode d’au moins 89 000 personnes. Cette chute marque un tournant dans le conflit qui déchire le Soudan depuis deux ans et demi, opposant les RSF aux forces armées soudanaises. Mais au-delà de la dimension militaire et politique, cette crise est avant tout une tragédie humaine, faite de pères disparus, d’enfants traumatisés et de communautés brisées.
« Nous ne nous soucions plus de perdre de l’argent, des meubles, de l’or ou des voitures – tout cela peut être remplacé », confie Mme Younis. « Ce que nous avons réellement perdu, ce sont des vies, des êtres chers, des âmes irremplaçables. »
Pendant 18 mois, les RSF ont encerclé El Fasher, la dernière grande ville du Darfour encore contrôlée par l’armée soudanaise. Les bombardements et le blocus de l’aide humanitaire ont conduit à une situation de famine critique. Le camp de réfugiés de Zamzam a été le premier à déclarer la famine en août 2024, et la situation s’est étendue à la ville même le mois dernier, avec un taux de mortalité infantile alarmant : trois enfants mouraient de faim chaque jour, selon le Réseau des médecins soudanais.
La violence sexuelle est également utilisée comme arme de guerre. Les femmes sont particulièrement vulnérables, victimes de viols, d’esclavage sexuel et de mariages forcés par les soldats des RSF, dans le but d’affirmer leur contrôle sur la population assiégée.
Awedhiya Khames a vécu elle aussi l’horreur de près. En octobre, elle s’est échappée avec cinq autres femmes d’un camp de personnes déplacées pour chercher de la nourriture dans un village voisin. Sur le chemin du retour, elles ont été arrêtées par les RSF, accusées de fournir des vivres à l’armée. Elles transportaient seulement 7 kilogrammes de sucre, 10 kilogrammes de semoule de maïs et 3 kilogrammes de riz.
« Chaque jour me semblait une année », témoigne Mme Khames, qui a été détenue pendant dix jours à Tabit, à 48 kilomètres d’El Fasher. Elles ont été libérées après la prise de la ville par les RSF, lorsque les gardes ont déserté leur poste pour piller.
Mme Khames a ensuite retrouvé son mari et ses trois enfants dans un camp de personnes déplacées près de Tawila. Mais le traumatisme reste vif. « Nous avons seulement commis le crime de chercher de la nourriture pour maintenir nos enfants en vie », dit-elle avec tristesse.
Tawila, déjà surpeuplée avec plus de 600 000 personnes déplacées, a vu son nombre de réfugiés augmenter considérablement ces dernières semaines. Zamzam Idris et sa famille font partie de ceux qui ont fui El Fasher après trois jours de marche, accompagnés de 59 autres familles, dont des personnes malades et âgées.
« Certains se sont effondrés en cours de route et nous n’avons pas pu les transporter », raconte Mme Idris. « Nous les avons laissés derrière nous et avons continué. »
Pour Mme Idris, cette fuite vers Tawila est le dernier chapitre d’une longue histoire de pertes. En 2015, elle et sa famille avaient déjà fui Korma, à 80 kilomètres à l’ouest, pour se réfugier à El Fasher. Puis, en 2023, son mari est parti pour la Libye, espérant rejoindre l’Europe par la mer. La famille n’a plus de nouvelles de lui.
« Nous avons survécu au voyage, mais la survie seule ne suffit pas », déplore-t-elle depuis Tawila, où la nourriture et l’eau sont rares. Médecins sans frontières (MSF) qualifie la situation de « la plus grave crise de la faim » au Soudan depuis le début de la guerre, soulignant que la majorité des nouveaux arrivants souffrent de malnutrition.
Pendant ce temps, à Korma, Samira Younis attend des nouvelles de son mari, entourée de ses cinq enfants. Elle prie pour qu’il soit en sécurité, chaque fois qu’elle entend parler de prisonniers assassinés par les RSF. Tant qu’elle n’aura pas de nouvelles, elle continuera d’espérer qu’ils seront un jour réunis.