Publié le 2025-12-02 04:45:00. L’Europe se trouve à un tournant géopolitique, tiraillée entre les exigences d’un États-Unis protectionniste sous Donald Trump et la nécessité de définir une autonomie stratégique face à un monde multipolaire. L’historien et géopolitologue Luuk van Middelaar tire la sonnette d’alarme sur la vulnérabilité de l’Union européenne.
- Donald Trump conditionne son soutien à l’Ukraine et à l’OTAN à des concessions commerciales et énergétiques, imposant des tarifs asymétriques à l’Europe.
- L’UE doit définir des lignes rouges claires face aux pressions américaines et investir dans son autonomie stratégique, notamment en matière de défense et d’énergie.
- La montée des populismes en Europe, soutenus par des intérêts américains, constitue une menace pour la cohésion et l’avenir du projet européen.
Bruxelles, ville qui inspira à Baudelaire un « dégoût le plus irrésistible », est aujourd’hui le théâtre d’une nouvelle forme de malaise, selon l’analyste Luuk van Middelaar. Installé dans l’Hôtel van Eetvelde, un joyau de l’art nouveau dont la construction fut financée par les profits tirés de l’exploitation du Congo, le directeur de l’Institut bruxellois de géopolitique observe avec inquiétude les dynamiques à l’œuvre sur la scène internationale.
L’été dernier a été révélateur. Les négociations commerciales avec les États-Unis se sont rapidement transformées en marchandage sur la sécurité, l’engagement américain envers l’OTAN et le soutien à l’Ukraine. Le résultat, qualifié d’« humiliant » par van Middelaar, s’est traduit par des tarifs douaniers défavorables et l’obligation pour l’Europe d’acquérir des armes et de l’énergie auprès des États-Unis. Cet épisode a mis en évidence la fragilité de la position européenne face à un partenaire américain de plus en plus imprévisible.
Depuis l’élection de Donald Trump, un schéma se répète : plus il obtient de concessions, plus il avance vers de nouveaux objectifs. Après avoir imposé un accord commercial désavantageux, il vise désormais à assouplir la réglementation pour les entreprises technologiques et à démanteler le pacte vert européen. L’Europe doit donc se préparer à défendre ses intérêts, même si elle n’est pas encore prête à le faire seule.
La Russie et la Chine compliquent encore davantage la situation. L’Espagne, géographiquement moins exposée, a adopté une attitude plus ouverte envers Pékin, mais les autres pays européens doivent faire face à la pression croissante des États-Unis. Cette stratégie, illustrée par l’ouverture de l’Espagne à la Chine, témoigne d’une volonté de diversification des partenariats.
La question se pose de savoir s’il est possible de désaméricaniser les relations internationales tant que Trump reste au pouvoir. Selon van Middelaar, le président américain est déterminé à mettre fin à l’ordre mondial établi après 1945 et à construire une nouvelle ère dominée par les États-Unis. Sa doctrine du « America First » laisse peu de place à la coopération transatlantique.
Cette situation est d’autant plus préoccupante que les partis populistes, qui partagent les vues de Trump, gagnent du terrain en Europe. Comme pendant la guerre froide, où l’URSS soutenait l’extrême gauche pour déstabiliser les démocraties européennes, les États-Unis soutiennent aujourd’hui l’extrême droite avec le même objectif. Une bataille est en cours pour l’âme de l’Europe, avec des cartes dangereuses en jeu.
La politique d’apaisement de Bruxelles à l’égard de Trump porte-t-elle ses fruits ? Les concessions faites à Washington semblent au contraire encourager l’extrême droite européenne. Le plan américain pour l’Ukraine, selon van Middelaar, ne concerne pas tant les relations entre les États-Unis et l’Europe que les relations entre les États-Unis et la Russie. Trump cherche à imposer un accord défavorable à l’Europe et à l’Ukraine, sans se soucier du droit international.
L’UE a parfois réussi à contre-attaquer avec succès, mais Washington menace désormais de se retirer d’Ukraine si aucun accord n’est trouvé. Bruxelles et Kiev sont donc confrontées à un dilemme : accepter un mauvais accord ou prendre le risque d’un non-accord. Il n’y a pas de solution idéale, mais il faut tenter de rendre le mauvais accord moins mauvais.
« Nous, Européens, devons nous réveiller », insiste van Middelaar. « L’histoire change et nous sous-estimons cette métamorphose. Nous sommes à la traîne, terriblement lents. » Le principal risque pour l’Europe est géopolitique, bien plus que les risques économiques, climatiques ou démographiques.
Pour faire face à ce défi, l’Europe doit investir dans son autonomie stratégique, mais elle semble plutôt s’enliser dans une logique de simplification et de déréglementation. Le démantèlement de l’agenda vert, pourtant défendu par l’UE aux côtés de la Chine, en est un exemple.
La lutte pour l’hégémonie entre les États-Unis et la Chine se joue également au sein du conseil de l’énergie. La Russie et les pays du Golfe se rangent du côté américain, tandis que d’autres pays, comme l’Espagne, se rapprochent de la Chine. Le soutien croissant des jeunes électeurs aux partis populistes constitue une menace supplémentaire pour la stabilité de l’Europe.
Le centre politique doit être efficace, montrer des résultats concrets dans des domaines tels que la réindustrialisation, les prix de l’énergie et le logement. Il doit également offrir une perspective aux jeunes et riposter dans la guerre culturelle et idéologique. Il est faux de penser que le triomphe des ultras est inévitable, car ils ne représentent qu’une minorité de l’électorat. Mais ils surfent sur la vague, sont bien financés et contrôlent les réseaux sociaux.
« Vous n’êtes rien, nous sommes tout », déclarait Stephen Miller après la mort de Charlie Kirk. « C’est un discours terrible, effrayant », déplore van Middelaar. « Nous devons riposter. »
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, est-elle à la hauteur ? Selon van Middelaar, elle a envahi les pouvoirs sans avoir l’expérience nécessaire en matière de sécurité économique. Avec Von der Leyen, l’Europe assiste à une métamorphose institutionnelle en direct.
En 2022, avec l’invasion de l’Ukraine, un nouvel ordre international néo-westphalien a émergé, caractérisé par la coexistence de grandes puissances et de puissances mineures dans un monde multipolaire. Pour l’Europe, c’est un moment difficile, car elle est née pour l’ordre international libéral. Saura-t-elle muter pour ne pas être laissée pour compte ?
Les Européens ont encore des atouts dans leur jeu : de bonnes idées, d’excellentes universités, une capacité d’innovation et un attrait pour les migrants. Il y a un siècle, les Européens fuyaient la guerre, la pauvreté et l’antisémitisme. Il faut être fermes et pragmatiques dans la défense de nos intérêts. Les valeurs européennes, qui nous manquent tant, étaient fondées sur la puissance occidentale. Cette puissance a changé, et nous devons changer avec elle. Il faut chercher des alliances, comme le montre l’exemple de l’Espagne en Chine.
Dans 50 ans, Pékin célébrera le centenaire de la révolution chinoise. Les États-Unis et la Chine devront alors décider de leur avenir. Les Européens ont la responsabilité d’essayer d’équilibrer la balance, de tempérer les esprits et d’empêcher les deux superpuissances de s’engager dans un conflit mondial aux conséquences incertaines.
À lire aussi
- Ukraine: des explosions à Kiev après une alerte aux missiles
- Vidéo : Espagne : Un vaste réseau de passeurs démantelé en Méditerranée
- Ukraine : Des drones russes ciblent les équipes médicales sur le front (nouvelles-du-monde.com)
- Une frappe russe détruit le stade d’un grand club ukrainien - Ukraine (lederniereheure.com)