Publié le 12 novembre 2025 à 16h05. Les Philippines ont pris la présidence de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) à un moment charnière, confrontée à des tensions croissantes en mer de Chine méridionale et à une crise politique persistante au Myanmar.
- Manille s’efforce de finaliser un code de conduite en mer de Chine méridionale et de renforcer ses alliances avec les États-Unis, l’Australie et le Japon.
- La présidence philippine intervient dans un contexte de tensions géopolitiques accrues entre la Chine et les États-Unis.
- La crise au Myanmar, où la junte militaire refuse de se conformer au consensus de l’ASEAN, représente un défi majeur pour la nouvelle présidence.
Les Philippines ont officiellement assumé la présidence tournante de l’ASEAN, un rôle qu’elles occupent à un moment particulièrement délicat pour l’organisation régionale. Le président philippin Ferdinand Marcos Jr a reconnu que la situation actuelle est marquée par des « marées de changement imprévisibles » et que son pays prend les rênes à une période à la fois prometteuse et complexe. Il a souligné la nécessité de « maintenir une région stable et sûre, fondée sur une vision partagée d’une architecture régionale de l’ASEAN ouverte, inclusive, transparente et fondée sur des règles ».
Marcos Jr a rendu hommage aux efforts du Premier ministre malaisien Anwar Ibrahim pour renforcer le rôle de l’ASEAN et a personnellement rencontré le président chinois Xi Jinping en marge du sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC) en Corée du Sud la semaine dernière. Lors de cet échange, il a réaffirmé « l’engagement de son pays en faveur d’un partenariat et d’une coopération significative dans notre région ». La priorité affichée par Manille est de parvenir à un accord sur un code de conduite en mer de Chine méridionale et d’obtenir la première visite de Xi Jinping aux Philippines depuis 2018.
Parallèlement, les Philippines renforcent leurs capacités défensives en revitalisant leurs partenariats avec leurs alliés traditionnels et en explorant de nouveaux accords de défense avec des acteurs régionaux partageant les mêmes vues. Manille participe également à des initiatives de sécurité multilatérales, comme le groupe informel regroupant les États-Unis, l’Australie et le Japon, qui s’est récemment réuni en marge du sommet de l’ASEAN. Cette stratégie visant à renforcer la position stratégique du pays aux côtés de ses partenaires occidentaux pourrait cependant compliquer sa capacité à maintenir une position neutre et à convaincre d’autres pays d’Asie du Sud-Est, plus proches de Pékin, de soutenir sa présidence.
La situation est d’autant plus inhabituelle que les Philippines ont remplacé temporairement le Myanmar à la tête de l’ASEAN. La junte militaire birmane, au pouvoir depuis le coup d’État de 2021 qui a renversé le gouvernement démocratiquement élu d’Aung San Suu Kyi, a ignoré le « Consensus en cinq points » de l’ASEAN, censé ouvrir la voie à une normalisation de la situation au Myanmar. Sortir de cette impasse sera l’un des principaux défis pour les Philippines au cours de l’année à venir.
Un autre enjeu majeur sera l’intégration du Timor-Leste, le plus récent membre de l’ASEAN, en tenant compte des difficultés rencontrées par d’autres États membres moins développés, comme le Cambodge, et de l’influence croissante de la Chine dans le Pacifique Sud. Les Philippines, qui ont toujours été un important bailleur de fonds pour la transition démocratique dans le seul autre État catholique de la région, souhaitent faciliter cette intégration.
L’agenda de l’ASEAN pour l’année prochaine sera également marqué par des questions économiques telles que les droits de douane imposés par l’administration Trump, le ralentissement économique mondial, ainsi que par les défis posés par le changement climatique et l’intelligence artificielle. Cependant, les tensions persistantes en mer de Chine méridionale resteront au centre des préoccupations, notamment en raison de l’escalade des différends maritimes.
Lors de sa précédente présidence en 2017, le président philippin de l’époque, Rodrigo Duterte, avait affiché une volonté de développer un « âge d’or » dans les relations bilatérales avec la Chine, au détriment de ses alliés occidentaux traditionnels. Marcos Jr, cependant, semble adopter une approche plus affirmée et multi-alignée, suivant ainsi les traces de son père. Les Philippines ont développé simultanément des liens stratégiques solides avec plusieurs grandes puissances et ont adopté une position plus ferme sur les différends en mer de Chine méridionale.
En réponse, la Chine a intensifié la pression sur les forces maritimes philippines, multipliant les incidents et les quasi-affrontements près des zones contestées, et a approuvé des plans pour une réserve naturelle de 3 500 hectares (35 km²) dans le Scarborough Shoal, un territoire revendiqué par les Philippines. Conscientes de leurs capacités défensives limitées, les Philippines ont renforcé leur coopération en matière de sécurité avec leurs partenaires occidentaux, menant des exercices navals conjoints dans les eaux contestées et finalisant de nouveaux accords de défense avec le Canada, la Nouvelle-Zélande et des puissances européennes. Elles cherchent également à institutionnaliser le groupe informel avec les États-Unis, l’Australie et le Japon à travers un nouveau conseil de défense indo-pacifique, ce qui pourrait faire des Philippines un point d’ancrage pour une coalition visant à contenir les ambitions chinoises. Accord de défense Canada-Philippines.
Selon l’ancien Premier ministre de Singapour Lee Hsien Loong, de nombreux pays d’Asie du Sud-Est considèrent Pékin davantage comme un partenaire commercial et une source d’opportunités que comme une menace. Même le Vietnam, traditionnellement critique à l’égard de la politique maritime chinoise, a adopté une approche plus pragmatique ces dernières années, en raison de l’essor de ses relations économiques avec son voisin du nord.
La Chine a affirmé sa volonté de « rassembler les forces orientales » avec d’autres pays de l’ASEAN pour contrer l’influence occidentale en Asie. En privé, certains dirigeants de l’ASEAN favorables à Pékin considèrent les Philippines comme « le shérif adjoint de l’Amérique » en Asie du Sud-Est. Le principal défi pour Manille sera donc de solliciter l’aide militaire de ses partenaires occidentaux sans risquer de s’isoler au sein de la région, d’autant plus qu’elle assume la présidence tournante de l’ASEAN pendant une année cruciale. Il s’agira d’un exercice d’équilibre délicat.
À lire aussi
