Publié le 8 décembre 2025 16h10. L’Afrique du Sud, confrontée à une stagnation économique et politique persistante, pourrait trouver des éclaircissements en analysant les trajectoires d’autres nations postcoloniales, notamment le Pakistan, afin de comprendre les mécanismes de déclin institutionnel et les obstacles à une croissance durable.
- La stagnation sud-africaine ne résulte pas d’un manque de démocratie ou de potentiel économique, mais de l’incapacité à transformer ces atouts en progrès tangibles pour la majorité de la population.
- Un phénomène de « captation de l’État » par des élites corrompues, identifié au Pakistan, semble se reproduire en Afrique du Sud, affaiblissant les institutions et entravant les réformes.
- La reconstruction des institutions, la promotion d’un leadership axé sur le développement et la formation de coalitions nationales sont essentielles pour sortir de cette impasse.
Dans sa quête pour comprendre les défis auxquels elle est confrontée, l’Afrique du Sud pourrait s’inspirer de l’expérience d’autres États postcoloniaux. L’analyse des trajectoires de pays comme le Pakistan, le Ghana, la Malaisie et Singapour pourrait éclairer les causes profondes de la stagnation économique et politique qui freine le développement du pays.
De nombreuses études sur l’Afrique et l’Asie postcoloniales pointent du doigt le manque de leadership, l’autoritarisme et les politiques économiques inappropriées comme facteurs de stagnation. Si ces éléments jouent un rôle, ils ne suffisent pas à expliquer pourquoi certains États ont sombré dans le dysfonctionnement tandis que d’autres ont connu la croissance. La question centrale réside dans la manière dont les institutions sont construites, maintenues ou détruites.
La Banque mondiale souligne que l’Afrique du Sud est confrontée à une transition incomplète. Le rapport d’évaluation des 30 ans de démocratie publié par la présidence sud-africaine confirme que l’économie fonctionne en deçà de son potentiel, que le chômage reste élevé, que la pauvreté persiste et que les inégalités, profondément ancrées, demeurent criantes.
Ces défis, comme le révèle le rapport Africa’s Pulse de la Banque mondiale, préoccupent la plupart des pays du continent.
L’auteur de cet article, fort d’une expérience de renforcement des capacités en matière de gouvernance économique au sein du gouvernement et d’affiliations universitaires en Asie, a constaté une inquiétude commune quant à la détérioration de l’État et à l’affaiblissement des institutions. Il propose une analyse comparative, en se penchant sur le cas du Pakistan, à travers le prisme des travaux d’Ishrat Husain, ancien gouverneur de la banque centrale pakistanaise et spécialiste de la réforme du secteur public.
Dans son ouvrage Gouverner l’ingouvernable, Husain offre un cadre d’analyse pertinent pour comprendre les performances des États postcoloniaux. L’auteur l’applique à l’Afrique du Sud, démontrant comment la captation des élites, la faiblesse institutionnelle et les cycles de renversement expliquent la stagnation actuelle du pays.
Le Pakistan a été choisi comme point de comparaison en raison de son histoire d’institutions « ingouvernables », contrastant avec le succès de Singapour, dont la performance est directement liée à la solidité de ses institutions.
L’ingouvernabilité au Pakistan
Husain définit l’ingouvernabilité non pas comme un chaos généralisé, mais comme un état dans lequel les institutions existent formellement, mais échouent à fonctionner efficacement. Il décrit un système où les élites politiques, bureaucratiques, commerciales et professionnelles collaborent pour extraire des richesses au détriment de la société.
« Un système bien ancré dans lequel les élites politiques, bureaucratiques, commerciales et professionnelles collaborent pour extraire des rentes aux dépens de la société dans son ensemble (p. 41). »
Ishrat Husain
Selon Husain, chaque crise majeure au Pakistan est liée à ce déficit de gouvernance (p. 43). Un constat qui résonne avec la situation de nombreux États postcoloniaux en Afrique et en Asie, où les institutions sont soit en formation, soit inexistantes. Les institutions censées fournir des services publics sont détournées à des fins de recherche de rente, et les autorités fiscales, les services publics et la police utilisent leur pouvoir discrétionnaire pour s’enrichir personnellement (pp. 70-72). Les élites bloquent les réformes qui pourraient remettre en question leurs privilèges, et même lorsque des réformes sont lancées, elles sont souvent annulées rapidement.
L’ingouvernabilité se manifeste donc par l’existence théorique d’institutions qui, dans les faits, sont inopérantes.
Husain identifie plusieurs coalitions qui profitent de cette faiblesse et résistent aux réformes :
- Des dynasties politiques dominent les partis sans véritable démocratie interne, utilisant les législatures comme des outils de favoritisme (p. 134).
- L’armée est intervenue à plusieurs reprises (1958, 1977, 1999), entravant le développement des institutions civiles (pp. 140-144).
- Les bureaucrates exploitent leurs pouvoirs pour s’enrichir (p. 155).
- Les élites économiques et foncières résistent à l’impôt et défendent les subventions (pp. 160-165).
- Les forces de l’ordre sont paralysées par la corruption et les nominations politiques :
« La loi et l’ordre sont voués à souffrir lorsque les fonctionnaires de police sont nommés… plutôt que sur leurs compétences professionnelles (p. 172). »
Ishrat Husain
Ensemble, ces groupes ont rendu le Pakistan ingouvernable dans la pratique.
Husain souligne plusieurs causes imbriquées : le vide laissé par la mort de Mohammed Ali Jinnah, premier gouverneur général du Pakistan (1947-1948) (pp. 22-24), les interventions militaires répétées (pp. 140-144), la faiblesse des partis dynastiques (p. 134), la corruption endémique (pp. 70-80), les cycles de réforme et de renversement (pp. 112-115), les réseaux de favoritisme enracinés (pp. 180-182) et un déficit de gouvernance systémique qui affecte la fiscalité, l’énergie, la justice et la prestation de services (pp. 200-210).
L’Afrique du Sud reflète ces mêmes schémas
La stagnation politique et économique de l’Afrique du Sud peut être définie comme une période prolongée au cours de laquelle l’État peine à générer de la croissance, à réduire les inégalités et à renouveler sa capacité de gouvernance, malgré la présence d’institutions démocratiques et d’un potentiel économique considérable. Cette situation remet en question la théorie de l’exception sud-africaine, alors que l’on observe une tendance similaire à celle des élites politiques et économiques dont les décisions conduisent à la captation des institutions et à la destruction de la valeur publique.
En Afrique du Sud, le rôle des élites économiques et politiques est crucial pour comprendre la fragilité institutionnelle. La Commission d’enquête Zondo sur la capture de l’État (2018-2022) a révélé comment des réseaux de dirigeants politiques, de hauts fonctionnaires et d’élites économiques se sont entendus pour affaiblir systématiquement les institutions publiques à des fins privées.
Des entreprises publiques telles qu’Eskom, Transnet et South African Airways ont été la cible de pratiques corrompues, de contrats surfacturés et de favoritisme politique, compromettant leur capacité à fournir des services et à soutenir le développement économique. La commission a démontré que la captation des élites faussait le fonctionnement des principales institutions responsables, notamment l’Autorité nationale des poursuites pénales et les forces de l’ordre, qui ont été compromises pour protéger des individus puissants de toute sanction. Ces pratiques ont érodé la confiance du public, épuisé les ressources budgétaires et enraciné une stagnation politique.
Les témoignages de la commission en cours, dirigée par le juge à la retraite Mbuyiseli Madlanga, font écho aux récits de la Commission Zondo et montrent, comme au Pakistan, une « ingouvernabilité » du système de justice pénale. La police et le parquet national sont politisés et affaiblis. L’armée, autrefois une force régionale, a décliné en raison de la diminution des budgets et du manque de compétences. L’immigration est compromise par une politique incohérente, la corruption au sein du ministère de l’Intérieur et des frontières poreuses. Le gouvernement local constitue le maillon le plus faible, miné par un leadership médiocre, son incompétence et des services défaillants.
Par conséquent, dans le cas sud-africain, l’ingouvernabilité ou la faiblesse institutionnelle ne peut s’expliquer uniquement par l’héritage colonial ou par des contraintes structurelles, bien que ceux-ci soient importants, car le régime de l’apartheid était corrompu. L’ingouvernabilité a été activement produite et perpétuée par les élites qui ont vidé les institutions conçues pour sauvegarder la démocratie et le développement, les transformant en machines à chercher des rentes plutôt qu’en agents du développement national. Elles ont transformé la volonté du peuple en faveur des élites, qui sapent la responsabilité.
Comme au Pakistan, les institutions existent, mais elles échouent. Elles sont capturées par les élites. Les réformes commencent, mais elles ne durent que rarement. Pourquoi ?
La comparaison est instructive. Le Ghana a connu des coups d’État. La Malaisie a survécu, mais avec une gouvernance inégale. Le Pakistan a laissé le clientélisme corroder ses fondations. L’Afrique du Sud présente les mêmes symptômes : manque à gagner, effondrement du secteur énergétique, paralysie des transports, échecs de la police, défense affaiblie, frontières poreuses et municipalités défaillantes.
Singapour a délibérément bâti des institutions solides et a prospéré.
Quelques pistes de solution
Husain met en garde contre « des réformes radicales qui s’effondrent à chaque cycle électoral » (p. 245). Il préconise plutôt « des réformes sélectives, séquentielles et progressives qui bénéficient d’un large consensus » (p. 246). L’implication pour l’Afrique du Sud est claire : les règles du jeu politique doivent être réinitialisées afin que les institutions servent les citoyens plutôt que les factions. Les institutions de base doivent être restaurées : les tribunaux, les autorités fiscales, les services publics, la police et les procureurs. Des coalitions doivent être construites autour d’objectifs nationaux de sécurité, de croissance et d’équité (p. 252).
Les leçons comparatives sont instructives. Singapour montre les avantages d’une gouvernance disciplinée, tandis que la Malaisie illustre les limites d’une réforme partielle. Surtout, le renouveau prendra des décennies, comme l’a été le déclin (p. 260).
De la partition du Pakistan en 1947 à l’indépendance du Ghana en 1957, de la séparation de la Malaisie et de Singapour en 1965 à la transition démocratique de l’Afrique du Sud en 1994, les États postcoloniaux ont combiné leurs promesses initiales avec l’épreuve du renforcement des institutions. Certains ont réussi, d’autres ont échoué.
Le livre de Husain montre que l’ingouvernabilité n’est pas un chaos, mais un affaiblissement des institutions jusqu’à ce qu’elles n’existent plus que sur le papier. L’Afrique du Sud reflète cette réalité.
Le cas du Pakistan défie également l’idée selon laquelle l’homogénéité culturelle ou religieuse garantit la cohésion et la croissance. Malgré une plus grande uniformité que nombre de ses voisins, le Pakistan a eu du mal à maintenir l’unité et le développement. La cohésion et la croissance, comme le confirme l’analyse de Husain, ne sont pas des produits de l’identité, mais de la politique. Elles dépendent de la présence d’une élite développementiste capable de mobiliser toutes les forces productives de la société, d’institutions efficaces qui garantissent l’exécution et la responsabilité, et de coalitions qui confèrent une légitimité au projet national tout en gérant les contradictions. Sans ces éléments, même les nations homogènes se fragmentent.
Pour l’Afrique du Sud, la leçon est claire. L’avenir ne sera pas sauvé par les appels au « renouveau organisationnel » dont parlent les principaux partis politiques, à l’unité culturelle ou aux nouveaux slogans sur les réformes. Il sera construit grâce à la reconstruction délibérée des institutions, à la culture d’un leadership axé sur le développement et à la formation de coalitions qui maintiendront la légitimité à travers les cycles politiques. Et cela nécessite des instruments plus solides de responsabilisation et de gestion des conséquences.
Ce n’est qu’au prix d’un travail long et patient que le pays pourra passer d’un état ingouvernable en pratique à un pays gouvernable dans les faits.
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