Publié le 12 décembre 2025 01:19:00. La médecine du travail, rebaptisée services de prévention et de santé au travail (SPST) depuis 2021, peine à remplir sa mission de protection des salariés. Une étude récente révèle que la réforme, initialement conçue pour renforcer la prévention, a paradoxalement entraîné une dégradation de la qualité du service.
- La réforme de 2021, visant à mieux articuler santé publique et santé au travail, a conduit à une rationalisation et une « managérialisation » des SPST.
- Les professionnels de santé dénoncent une surcharge administrative et une perte de temps due aux nouveaux protocoles et outils numériques.
- L’étude souligne un risque de dégradation de la qualité du suivi médical des salariés, avec une délégation accrue de tâches aux infirmières et une rotation du personnel.
La médecine du travail, souvent sollicitée trop tardivement par les salariés, a connu une évolution majeure avec la loi de 2021. Cette réforme a donné naissance aux services de prévention et de santé au travail (SPST), agréés et certifiés, dans l’objectif de renforcer la prévention et de mieux coordonner les acteurs de la santé au travail – médecins, infirmiers, psychologues, ergonomes et intervenants en prévention des risques professionnels. Mais une étude menée par Samuel Julhe, professeur à l’Université Clermont Auvergne et chercheur au laboratoire LESCORES, et son équipe, met en lumière des effets pervers de cette transformation.
Pour comprendre l’impact de cette réforme d’envergure, les chercheurs ont mené une enquête de terrain approfondie. Ils ont rencontré plus de 150 professionnels de la santé au travail dans des centres variés – petits et grands, anciens et récents, ruraux et urbains – afin de recueillir leurs témoignages. L’accès à ces services n’a pas été aisé, nécessitant de convaincre et de rassurer les acteurs locaux.
D’une ambition louable à une réalité décevante
Le contexte était déjà préoccupant, marqué par une pénurie croissante de médecins du travail. L’étude confirme une tendance observée depuis plus de vingt ans : une rationalisation et une « managérialisation » des services. La mise en œuvre de la réforme a entraîné une reprise en main des SPST par des gestionnaires, avec l’introduction de nouveaux protocoles et d’outils numériques de coordination et de reporting. L’équipe de recherche constate que ces dispositifs, bien qu’ayant une vocation d’organisation, s’avèrent chronophages et potentiellement contre-productifs.
Sous la pression du temps, les médecins tendent à déléguer davantage de tâches aux infirmières, soulevant des questions légitimes quant à leurs compétences, à la reconnaissance de leur rôle et à leur protection juridique. Parallèlement, ces outils informatisés réduisent les interactions informelles entre les professionnels, essentielles à la cohésion d’équipe. Enfin, les nouvelles conditions de travail favorisent une forte rotation du personnel, fragilisant la continuité du service et rendant plus difficile un fonctionnement fluide.
Quel avenir pour la protection de la santé au travail ?
Les personnes interrogées expriment un sentiment d’urgence : le système mis en place après la Seconde Guerre mondiale s’effrite progressivement. La question de son remplacement se pose avec acuité.
« Le législateur et le pouvoir exécutif pourraient vouloir opter pour d’autres modes d’organisation », précise Samuel Julhe, citant l’exemple de certains pays où la santé au travail est assurée par le médecin traitant. « Mais à ce jour, notre système est encore dans un entre-deux, qui peine à fonctionner et à assurer correctement ses missions de protection du salarié ».
Samuel Julhe, professeur à l’Université Clermont Auvergne, chercheur au laboratoire LESCORES
Samuel Julhe espère que les organisations syndicales se saisiront des conclusions de cette étude pour plaider en faveur d’une transition du système. Pour cela, lui et son équipe préparent, pour le printemps prochain, une série de rencontres entre chercheurs de différentes disciplines et professionnels de la prévention et de la santé au travail.
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